jeudi 27 août 2026

Polymères

« En dépit des efforts effectués dans le monde entier pour obtenir la formation de nuages, le volume des chutes de pluie continuait à diminuer. Ces opérations prirent fin quand il fut évident que non seulement il n’y avait pas de pluie, mais qu’il n’y avait pas de nuages. Dès lors, l’attention se porta sur l’ultime source des chutes de pluie – la surface des océans. Le plus bref des examens scientifiques fut largement suffisant pour montrer que là résidaient les origines de la sécheresse.
Recouvrant, au large, les eaux des océans du monde, à une distance d’environ mille six cents kilomètres de la côte, se trouvait une pellicule mono-moléculaire, mince mais élastique, constituée d’un complexe de polymères à longue chaîne saturés, engendrés à l’intérieur de la mer par les grandes quantités de déchets industriels déversés dans les bassins océaniques pendant les cinquante dernières années. Cette membrane résistante et perméable à l’oxygène gisant entre les deux faces air-eau empêchait presque toute évaporation des eaux de surface dans l’atmosphère.
Bien que la structure de ces polymères eût été rapidement identifiée, on ne trouva aucun moyen de les faire disparaître. Les systèmes de chaînons saturés dans le bain organique parfait de la mer n’étaient absolument pas réactifs, et formaient une pellicule étanche intacte qui ne se brisait que lorsque l’eau était violemment agitée. Des flottilles de chalutiers et de bâtiments de guerre équipés de fléaux rotatifs commencèrent à sillonner les côtes de l’Atlantique et du Pacifique de l’Amérique du Nord, et les bords de mer d’Europe occidentale, mais sans résultats à long terme. De plus, ce remuement ne produisit qu’un répit temporaire – car la pellicule se recomposa en s’étendant latéralement à partir de la surface environnante, rechargée par la condensation issue du réservoir qui se trouvait en dessous. Le mécanisme de formation de ces polymères demeurait obscur, mais des millions de tonnes de rejets industriels hautement réactifs – des résidus de pétrole inutilisables, des catalyseurs et des solvants contaminés – étaient encore déchargés dans la mer, où ils se mêlaient aux combinaisons des déchets des stations d’énergie atomique et des eaux d’égout. Avec ce mélange, la mer avait façonné une sorte de peau n’ayant que quelques atomes d’épaisseur, mais assez solide pour ruiner, en les privant d’humidité, les terres qu’irriguait jadis celle-ci. Ce châtiment né de la mer avait toujours impressionné Ransom par la simplicité de sa justice. On avait longtemps employé l’alcool acétylique pour empêcher l’évaporation des réservoirs d’eau, et la nature s’était contentée de développer ce principe, tout en provoquant un dévoiement fractionnaire, d’abord imperceptible, de l’équilibre des éléments. Comme pour torturer davantage l’humanité, les cumulus ondoyants – pareils à des madones porteuses d’eau fraîche – qui se formaient encore au-dessus des surfaces océanes centrales, se dirigeaient régulièrement vers les côtes ; mais ils déposaient toujours leur chargement dans l’air sec non saturé au-dessus des eaux étanchéifiées du large, et jamais sur la terre qui pleurait »

J G Ballard. « Sécheresse. » (1965)



jeudi 13 août 2026

la chair à canon

Pour prendre des vulnérables dans les mailles du filet, il y a les discussions au pied des immeubles. On y sépare rapidement ceux qui ont une fascination pour les gangsters et ceux pour qui tout ça n’a aucun intérêt. L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va se détourner des trafics. Ils vont tout faire pour se construire une carrière par la voie républicaine, l’école, la formation… Ils vont se battre pour réussir un peu, malgré toutes leurs vulnérabilités, leur nom, leur genre, leur couleur, leur adresse, leur situation familiale, leurs blessures, leurs misères… Ils savent que cela sera plus dur que pour d’autres, mais ils tenteront le coup tout de même, surmontant les difficultés. 
L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va donc rejoindre la longue traîne de l’économie légale et son cortège de petits boulots, livreurs, agents de sécurité et, escroquerie suprême, auto-entrepreneurs. « Chef de mes couilles », me résumait l’un d’eux. Les autres seront attrapés par cette queue de Pareto de l’économie criminelle, les petites mains, les mains-noires, la chair à canon. Le légal en pire.
Ça se joue donc quand vient le temps pour les adolescents de la socialisation autonome. Il y a toujours quelqu’un au point de stups, une petite histoire qui traîne, des méfaits, des embrouilles, ce que tout un chacun aime entendre, il ne faut pas se le cacher, cette fascination du mal, nos plus bas instincts récompensés. Le réseau a ses légendes, ses héros, ses traîtres, ses intrépides, ses sanguinaires. Ils sont les allégories vivantes de ce cynisme gras qui a envahi le monde. 
La réussite à tout prix. Comme le « J’assume » des politiques, détourné de son sens originel. Le « J’en tirerai les conséquences » d’un « J’assume » est devenu un « Je m’en bats les couilles » d’indifférence, un « Je fais ce que je veux ». Ceux qui adhèrent à ces histoires de gens qui « assument » présentent toujours une vulnérabilité psychique, physique ou familiale. Ils le sentent bien, qu’ils sont fragiles, ils en ont l’intuition. Pour eux, être naïf dans un monde hostile, c’est se condamner à mort. Ils l’entendent, ils le vivent : le monde n’est pas guidé par la justice, mais par l’intérêt. Voilà ce qu’ils assument. 
La morale est renversée : ce qui me pénalise est mauvais, ce qui me favorise est bon. Cette mode de « l’histoire de rue », avec ses légendes et ses vérités, leur donne un objectif. Puisque dans le monde « normal », celui « des Français », rien ne leur semble possible, autant s’en remettre au destin. Le mektoub. Un fatalisme pragmatique si souvent décrit par le rap moderne, celui qui remplit les stades. Rappeurs et chaînes Telegram, YouTube, Snapchat spécialisés dans le banditisme de quartier sont les chargés de communication des trafiquants de stups du pays. 
Le mode de vie « trafiquant de drogue » devient le nouveau conformisme. Certains vulnérables voudront en être. Loin d’être une contre-culture, c’est désormais une culture libérale et jusqu’au-boutiste. La main invisible d’Adam Smith a dégénéré pour devenir la main du diable de Maurice Tourneur. Cette main diabolique se retourne contre ceux qui espéraient qu’elle leur remplisse les poches. Elle les tient. Elle fait mal aux individus, elle les serre à la gorge jusqu’à ce qu’ils payent, avec leur argent, leur liberté ou leur vie. Elle fait souffrir des familles entières, cette main du diable, en enlevant des gosses pour en exploiter chacune des faiblesses. Il n’y a pas de chef, rien n’est pensé. Le réseau est bête, comme tous les flux financiers, indifférent, avançant au mépris de toute conséquence.
De plus en plus, pour attirer quelques lecteurs et gagner quelques clics, on joue à se faire peur, on parle de cartels. Pour attirer l’attention sur le manque de moyens alloués à la justice, des magistrats décrivent Marseille comme une « narcoville ». L’assassinat d’un gamin dans une guerre entre réseaux est un « narcomicide », perpétré par des « nacotrafiquants » pleins aux as. Ces terribles « méchants » méritent qu’on les combatte avec de gros moyens, qu’on mette le paquet, des flics et encore des flics, des opérations coup de poing, pilonnage, place nette et taille XXL, s’il vous plaît. On va couper des têtes ! …
Mais il n’y a pas de tête. Rien à couper. L’économie du mal a suivi la même pente que l’économie légale, elle s’est segmentée, ubérisée, archipélisée, sans chaîne de commandement, elle est régie par des relations commerciales éternellement remplaçables.
Le banditisme des stups compte cinq niveaux. Une délinquance de débrouille sert les malfaiteurs de quartier. Ces derniers, sur le « terrain » qu’ils défendent et tentent d’accroître, s’organisent de façon entrepreneuriale, avec des métiers, une hiérarchie et des règles. Ceux-là dépendent d’une pègre internationale, les producteurs et les transitaires, elle-même liée à un banditisme financier, bout de la chaîne, qui a la trésorerie suffisante pour investir et les réseaux fiscaux nécessaires pour blanchir. 
Les cinq niveaux donc : débrouillardise, territorial, entrepreneurial, international, financier. Chaque niveau de délinquance dépend de celui qui est au-dessus. Dans cette stratification du crime, les transfuges de classe sont rares. On se bat donc à son propre étage, pour en être le chef et tenter parfois de passer une tête au-dessus, mais cela ne dure jamais, tout juste le temps de poster quelques photos sur les réseaux sociaux cryptés avant de finir mort ou en prison. 
Dans cette longue traîne, les milliards sont en haut, les emmerdes en bas.Prenons les données fournies par le ministère de l’Intérieur. En 2023, le chiffre d’affaires des trafics de stupéfiants en France était estimé à 3,5 milliards d’euros. Le nombre de travailleurs des stups serait actuellement de deux cent mille. Dans un monde juste, chacun toucherait 1 458,33 euros par mois. Soit l’équivalent du Smic. Mais il y a des charges : l’achat des stocks de drogue, des armes, des portables cryptés, le coût des cavales, des avocats… Au moins la moitié du chiffre d’affaires y passe, et encore, je vois petit. 
Reste alors à tous ces travailleurs des stups moins de 730 euros mensuels. Sauf que le partage est loin d’être équitable. Le haut de la chaîne prend presque tout, et dessous, on récupère les miettes, les dettes, la police, la justice et les meurtres entre concurrents. Vous croyez quoi ? Que le monde des stupéfiants est rémunérateur pour tous ? qu’il partage ? Des trotskistes aussi, tant qu’on y est… L’utopie d’une opulence collective enfin réalisée… 
Eh bien non. Dans les stups, on se flingue, on carotte, on exploite, on vole, on raquette, et on tue avec pour seul objectif d’en avoir le plus possible pour soi seul.Le grand banditisme a trouvé cette organisation géniale : on laisse le terrain aux jeunes, qu’on alimente de fantasmes et de rêves, ils s’entretuent pour vendre la came, dont ils doivent au plus vite rembourser l’achat aux grossistes et semi-grossistes, prennent sur eux toute la politique répressive et ne parviennent ainsi jamais à une ascension par le crime, ce qui constituerait un danger. Chacun reste à sa place. En guerre permanente, obligés de se refaire ou d’investir, les jeunes du « terrain » n’ont jamais le temps de négocier auprès des fournisseurs internationaux, les grossistes qui maintiennent des prix forts. Le délire du gérant d’un point de stups à 8 000 euros par mois trahit une approche simpliste et stupide, après lecture d’une feuille de comptes saisie dans un réseau de stups, à moins qu’il ne s’agisse d’une approche raciste : « Tous ces Noirs et ces Arabes ne veulent pas travailler dans le légal vu ce qu’ils gagnent dans le crime. » Si les mains-noires ont du fric, c’est généralement pour rembourser leurs dettes avant qu’elles ne les rattrapent. La plupart ne sont pas riches. Ils ne sont même pas pauvres. Ils ne sont rien. Alors ils s’inventent une mythologie, celle de l’argent facile. Et tous tant qu’ils sont, ils font semblant d’y croire. Pour connaître le niveau de richesse d’un dealer, sa surface financière, comme disent les procureurs, il suffit de regarder qui sont ses avocats.

Philippe Pujol

"Cramés: Les enfants du Monstre"

mercredi 12 août 2026

La vieillesse

 La vieillesse est une lente surprise. A un certain moment, l’histoire personnelle de chacun cesse tout simplement de se dérouler. On s’arrête de changer. Notre histoire n’est alors pas achevée, pas terminée, mais elle s’immobilise pendant un moment, un mois, une année peut-être. Et puis elle repart en sens inverse, elle commence à se dévider à l’envers. C’est là une chose dont on fait l’expérience à un certain âge. C’est ce qui est arrivé à mes parents. Ca arrive à tous ceux qui vivent assez longtemps. Et maintenant ça m’est arrivé à moi. C’est comme si tout le but de la vie d’un organisme – ou en tout cas de ma vie – consistait à atteindre le point culminant de son potentiel avec pour seul objectif de revenir ensuite à son point de départ, à l’état de cellule unique. Comme si notre destin était de retomber dans le fleuve de la vie et de s’y dissoudre à la manière d’un sel. Et s’il y a une chose qui compte, c’est bien le retour et pas l’aller.

 Russell Banks, « American Darling »

jeudi 6 août 2026

Karma, pensées discursives et vents contaminés

Lorsque nous parlons du karma, beaucoup de gens nous rétorquent qu'il n'y a rien de tel, que si ça existait ça se saurait, et que la plupart des événements sont le fruit de la chance ou du hasard. Nous n'allons pas gloser sur les causes karmiques éventuelles du crash de l'airbus A330, car même si nous étions omniscients, ce que nous ne sommes pas, tout ce que nous pourrions dire serait invérifiable pour le lecteur. Nous allons donc nous en tenir à ce qui est vérifiable par l'expérience immédiate, et qui peut donc constituer la base d'une pratique.

Le karma, c'est la loi de cause à effet. C'est donc l'endroit où notre liberté ne s'applique pas. On n'est plus "plus ou moins libre" : à un instant t, on est libre, ou agi. Afin de déterminer notre part de karma et de liberté, il nous suffit d'examiner notre esprit. Le karma se manifeste par exemple sous la forme de toutes les pensées automatiques que nous avons, celles qui défilent dans notre esprit sans que nous puissions les en empêcher, quand bien même nous le souhaiterions. L'instant de liberté, c'est l'instant précis où nous prenons conscience de ces pensées, en un éclair. Sur une minute, combien expérimentions-nous de micro-secondes de liberté ? Car chacun le constate, l'instant de la prise de conscience ne dure pas. Même si l'on s'essaie à le faire durer, les pensées recommencent à tourner, au sein même de notre soi-disant vigilance, preuve qu'elle n'est qu'un fac simile de la véritable liberté. Cette liberté, c'est l'instant de lucidité qui seul a pouvoir d'interrompre véritablement les chaînes karmiques, et qui se produit plusieurs fois par minutes chez l'individu au karma pas trop chargé, mais seulement quelques fois dans la journée pour nos grands-mères aux gouttes desséchées. L'équivalent de cet instant dans le sommeil, c'est le moment où le rêve devient lucide. Chacun conviendra que c'est assez rare, si cela se produit deux ou trois fois au cours d'une nuit, c'est déjà énorme. Tout le reste est karma, enchaînement à des situations qui ne nous laissent aucune liberté.

La caractéristique du karma, c'est qu'il n'est pas modifié par le désir de s'en débarrasser. Mais c'est déjà un résultat de le voir clairement, car peu s'en rendent véritablement compte.
Afin d'améliorer notre perception, nous pouvons essayer de méditer dans un moment d'agitation usuelle. Un examen honnête nous montre que nous sommes agis par une force qui ne dépend nullement de notre désir de l'arrêter. Au mieux nous la faisons changer de direction, comme un torrent qui rencontre un arbre. Si nous parvenons à rester en place pendant un certain temps, il se peut qu'elle se calme, à ce moment nous sombrons probablement dans la torpeur. Il s'agira de la même force, mais immobile cette fois. Une façon de mesurer cette force sous sa forme immobile, consiste à nous demandez ce qui nous empêche, lorsque nous sommes calmes et apparemment non perturbés, d'être dans l'amour divin. C'est une sorte de mur, ou de glu, quelque chose qu'il est impossible d'écarter d'un geste de la main. Songeons maintenant à ce qu'est notre journée. C'est la même chose, en pire. Si nous pouvons mesurer la force contraignante qui s'exerce sur nous dans les circonstances propices de la méditation, nous pouvons avoir une vague idée de ce qui s'exerce sur nous au cours de la journée quand nous n'y prenons pas garde.

Plus on observe clairement le phénomène, plus il est facile de déterminer les méthodes qui agissent réellement dessus, puisqu'on devient capable de mesurer leur effet. La présence d'un maître, par exemple, est très efficiente, car un maître a le pouvoir de remplacer nos vents contaminés par ses vents purs. En revanche, il a très peu d'influence sur la source de la contamination, autrement dit il faut rester de nombreuses années auprès de lui, du matin au soir, pour que le nettoyage soit important.

Pour nous pauvres occidentaux qui n'avons pas ce loisir, il nous faut soit envisager de mourir idiots, soit nous décider à pratiquer une sadhana digne de ce nom, c'est-à-dire incluant des méthodes efficaces.


Dans les moyens qui sont à notre disposition, il y a deux niveaux :
- les méthodes du stade de génération, consistant à cultiver la dévotion pour un maître ou une divinité d'élection. Cette méthode est connue dans toutes les traditions, son inconvénient principal tient à ce qu'elle dépend de notre humeur, autrement dit de notre volonté bonne, ainsi que de notre inspiration. Autrement dit, si nous sommes en colère par exemple, celane fonctionnera pas. Il faudra commencer par des méthodes physiques, yogas ou prosternations, qui remettront un peu d'harmonie dans la circulation des vents. Il faut donc compter deux bonnes heures de pratique au total pour nettoyer une perturbation.
- les méthodes du stade d'accomplissement, pranayamas et yoga de tummo, qui ont l'avantage de ne dépendre que d'un minimum de force physique (il ne faut pas être trop malade ou fatigué). Pour le reste, en fonction du niveau de pratiquant et du niveau d'agitation, 10 à 30mn peuvent suffire. Quand on mesure ce qui est enlevé en si peu de temps, c'est proprement miraculeux. Le second miracle, c'est que par la réduction du temps nécessaire pour obtenir un résultat - en l'occurrence le désengluement de toute pensée discursive -, il devient possible de l'appliquer à chaque nouvelle perturbation, ce qui permet de rester dans un état relativement clair tout au long de la journée.

Corrélativement, on n'identifie plus l'ego comme une sorte d'entité mystérieuse qui nous posséderait contre notre gré, mais simplement comme la somme de tous ces mouvements sur lesquels nous avons maintenant un moyen d'action, ce qui inverse totalement la perspective. Il ne s'agit plus de se tancer, de se sentir coupable, de se retenir, de s'obliger... Nous accédons à la perception claire que toutes nos humeurs, sentiments et "opinions" sont l'effet d'une contamination des vents, qu'il nous est possible de purifier. Sur le long terme, l'expérience nous montre qu'il est possible de déraciner nos vasanas les mieux enracinés simplement en approfondissant la méthode. Notre état se ramène à une question de diligence, rendue possible par la purification de nos tendances karmiques, et nous cessons progressivement d'être agis pour devenir acteurs de notre vie.


Article extrait du site Le Trésor Théoscopique

(posté le 10/06/2009 et pointant vers un lien disparu de chez disparu)

vendredi 17 juillet 2026

néoténie

Jacques Dartan écrit quelque part dans le cours d'orthologique :

"Un poète anglais, Oscar Wilde, vécut assez longtemps et douloureusement pour s'apercevoir que «la tragédie de la vieillesse, ce n'est pas de vieillir : c'est de rester jeune …» En un mot, cette tragédie est la néoténie. La néoténie (de neos : jeune, et tenié : je prolonge) est le phénomène biologique qui consiste dans un développement plus rapide du germen (les cellules reproductrices) que celui du soma, de façon que l'organisme néoténique parvient à la maturité sexuelle et devient reproducteur sans acquérir les caractères somatiques des adultes de son espèce. Il reste «éternellement jeune». L'exemple classique est celui d'une Salamandre mexicaine appelée Axolotl. Normalement, les salamandres débutent dans la vie exotrophe (la vie des organismes est dite exotrophe (de trophé : nourriture) lorsqu'ils se nourrissent «au-dehors» (de l'œuf ou de l'utérus maternel)) sous forme de larves aquatiques dotées de branchies, puis se métamorphosent en adultes pourvus de poumons adaptés à la respiration atmosphérique. Mais l'Axolotl parvient à la maturité sexuelle dans sa forme larvaire et reste dans cet état. Aussi l'a-t-on tenu pour une salamandre dépourvue des pouvoirs évolutifs caractéristiques des autres membres de sa famille jusqu'au jour où l'on découvrit qu'en modifiant les conditions de milieu les jeunes axolotl pouvaient devenir des Amblystomes, qui sont une espèce connue de salamandres, et l'Axolotl se révéla n'être qu'un bébé-Amblystome capable de se reproduire, un Amblystome néoténique.

Or le cas d'Homo sapiens semble s'apparenter à celui-là. L'Homme pourrait être un bébé-singe capable de se reproduire, un anthropoïde néoténique qui retient à l'âge adulte un grand nombre des caractères particuliers aux anthropoïdes nouveaux-nés : rapport élevé du poids de l'encéphale, angle facial, morphologie frontale, structures crâniennes, muqueuses labiales apparentes, forme des dents, faible pilosité corporelle.

Mais c'est sur le terrain psychique que cette néoténie aurait affecté profondément nos destins en différenciant les sexes par un caractère fondamental : l'homme et la femme seraient l'un et l'autre des néotènes physiologiques, mais l'homme seul serait doté (ou affligé) d'une âme néoténique. Or il faut bien constater que l'homme se distingue en effet de la femme par plusieurs traits spécifiques juvéniles. Les mâles de notre espèce jouent toute leur vie, ne serait-ce que quelque «beau rôle». Seuls les saints, les cuistres et les mères de famille ne jouent pas, les saints parce qu'ils sont sérieux, les mères de famille parce qu'il faut bien qu'elles le soient, et les cuistres parce que, en toute innocence, ils se prennent au sérieux." 


vendredi 10 juillet 2026

amour et bizness

pour mémoire, cet extrait d'un manuscrit trouvé dans une poubelle :

Kaios Kagathos : j'aime cet homme.

Flocrate : "aimer quelqu'un" n'a pas de sens.

KK : Ah bon ?

F : L'aimes-tu pour une qualité qu'il possède ou pour autre chose ?

KK : je l'aime parce qu'il est lui.

F : Ce "lui" tient-il à une qualité spécifique ou à autre chose ?

KK : A autre chose.

F : "Lui" ne dépend donc pas des qualités.

KK : assurément non.

F : Donc si demain il perd une jambe tu l'aimeras toujours.

KK : Bien sûr.

F : Et s'il lui pousse un pelage noir et qu'il se transforme en chauve-souris, tu l'aimeras encore.

KK : Euh... oui.

F : Et en arbre et en montagne ?

KK : Euh... sans doute...

F : Donc il peut être tout et tu l'aimeras encore.

KK : Ben euh...

F : Donc c'est clair, soit ton amour ne tient à aucune de ses qualités et il est universel, soit il tient en fait à des qualités spécifiques, et là ce n'est plus "lui" que tu aimes mais ses qualités, et ça, c'est du bizness, pas de l'amour.

Explication : le hic c'est que l'ego est un agrégat, donc "personne" ne peut aimer "personne", il n'y a que Dieu qui peut s'aimer lui-même. Donc tout amour qui n'est pas universel n'est pas de l'amour. On a le droit de faire des préférences, mais ce sont des préférences, pas de l'amour (...) Parce que sinon ce serait de l'attachement ou tout au moins une préférence, et là ce serait une autre histoire. L'amour est par nature non-limité. En fait tu te reconnais toi-même en chaque chose, ou plus exactement Dieu se reconnaît lui-même à travers toi. Sans compter que Dieu et toi n'étant pas séparés... bref.

samedi 4 juillet 2026

qu'est-ce que le respect ?

Par Sherlock, dimanche 7 mai 2006 à 22:59

Souvent, on nous dit "il faut respecter les croyances des autres". Mais qu'est-ce que le respect ? Est-ce que c'est se dire sincèrement "je respecte les croyances des autres" ? Cette sorte de "respect" n'est rien d'autre qu'une façon déguisée de se dire "qu'est-ce que je suis quelqu'un de bon !". Son résultat, c'est simplement de renforcer l'image de soi. L'image d'un soi respectueux des autres. Qui est simplement l'autre face de l'image d'un soi pas respectueux. Premièrement cela ne préjuge nullement du comportement effectif. Un peu comme dire je t'aime. L'autre jour, quelqu'un me parlait d'un garçon qui n'arrêtait pas de lui dire qu'il l'aimait, mais qui en définitive ne lui montrait pas plus d'amour que ça. Ce type ne faisait que se fantasmer étant amoureux, et c'était l'image de soi qui lui plaisait. De même, un tas de gens se fantasment respectueux des autres et ne le sont absolument pas. Ce qu'ils appellent "respect", c'est la sensation de bien-être induite par l'image "moi respectant les autres". Si cette sensation est là, peu leur importe de mettre leur chaîne hi-fi à fond toutes fenêtres ouvertes, de faire crotter leur chien sur les trottoirs etc...
Cela pose finalement la question de savoir ce qu'est le vrai respect. Le vrai respect n'induit ni des mots, ni une mise en scène de sa propre image ou de celle de l'autre. Il n'y a pas de sensation d'être comme ceci ou comme cela. En fait, on ne sait pas, l'action est naturelle et il n'y a pas de pensée particulière à ce sujet. Autrement dit, il n'y a ni "respect", ni "non-respect". Il n'y a rien du tout. Car s'il y a quelque chose, il y a moi qui observe la chose, et s'il y a moi, il y a les autres. Pour qu'il n'y ait plus ni moi ni autres, il faut que la chose disparaisse, aussi louable soit-elle.
Chepa prenait l'autre jour l'exemple de la dévotion. "Si vous vous dites "que mon maître est grand et bon", c'est que vous n'avez rien compris aux enseignements du bouddha". Et pour cause. Le premier objet de cette pensée "que mon maître est grand et bon", ce n'est pas mon maître, c'est moi. Si c'était mon maître, j'écouterais ce qu'il dit au lieu de me créer des sensations agréables en m'improvisant auteur d'une pièce dont il serait le héros - car si je puis créer un tel héros, c'est que moi-même je suis quelqu'un de grand et de noble.
Nous en revenons à ce que je disais l'autre jour. On peut soit examiner la pensée du point de vue de son objet, ce qui serait comme examiner une arme sans voir à quoi elle est destinée, soit examiner la pensée du point de vue du penseur dissimulé dans son cœur. C'est ainsi que l'on perçoit que les pensées ne sont pas faites pour décrire le monde, mais uniquement pour magnifier le penseur.
De même, l'art ne décrit pas la nature, ou les choses, mais l'esprit. Si j'écoute une œuvre à la gloire du communisme (Gayaneh, de Khatchaturian) et que j'en déduis que le communisme est bon, je suis dans une grande confusion. L'artiste, dans son oeuvre, ne fait que retranscrire l'exaltation (la magnification de soi) qu'il éprouve à la pensée du communisme. Toutes exaltations étant égales, il se peut qu'elle soit contagieuse, et que je me retrouve dans un sentiment exalté, qui va générer ses propres images n'ayant probablement rien à voir avec le communisme. L'erreur serait ici de croire que les choses désignées par ces images sont bonnes. Mais en fait, ces images ne font que décrire le sujet qui les crée. Sujet qui disparaîtra avec elles. Il en va de même pour toute noble cause qui nous exalte. Le sujet naît avec la noble cause, disparaît avec elle, et il est le véritable objet de la cause. L'objet de la liberté, c'est moi. L'objet du respect, c'est moi. L'objet de la protection des marsupilamis et des femmes battues, c'est moi. Moi, moi, moi. La réalité est tout autre, et elle est inconnaissable.
Comme le disait Chepa l'autre jour : "Quand je regarde cette fleur devant moi, c'est clair, c'est vide, c'est quelque chose et non pas rien, mais je ne sais pas ce que c'est".


(l'entrainement de l'esprit pour le s Nuls est ici : 

mercredi 17 juin 2026

fin de chantier

Comme le disait mon oncle Gustave, ce bricolo de génie : "n'aie jamais peur d'un projet rénovation de deux semaines : ces deux mois seront les deux plus belles années de ta vie."
Dado (correspondance privée)



"Les finitions, c’est très long, surtout vers la fin."

John "Leroy Merlin" Warsen

mardi 16 juin 2026

Au bout du compte


Et merde !

(quand tu fais cuire ta confiture
en regardant un film d'horreur)
...ce qui prouve bien que l'horreur nait
de l'inattention
de faire 2 choses à la fois 
"On dit souvent que les Anglais ont développé des qualités de sang froid et de réserve, une manière aussi d'envisager les évènements de la vie - y compris les plus tragiques - avec humour. C'est assez vrai; c'est complètement idiot de leur part. L'humour ne sauve pas; l'humour ne sert en définitive à peu près à rien. On peut envisager les évènements de la vie avec humour pendant des années, dans certains cas on peut adopter une attitude humoristique pratiquement jusqu'à la fin; mais en définitive la vie vous brise le cœur. Quelles que soient les qualités de courage, de sang froid et d'humour qu'on a pu développer tout au long de sa vie, on finit toujours par avoir le cœur brisé. Alors, on arrête de rire. Au bout du compte il n'y a plus que la solitude, le froid et le silence. Au bout du compte, il n'y a plus que la mort."

Michou Houellebecq, "les particules élémentaires"

Bien que spectaculaire et produisant une impression durable sur la rétine, il faut laisser un peu macérer ce texte en soi pour voir là où il nous enfume. Sa conception de la fin de vie, "le cœur brisé" et l’espèce de néant tragique qui sent suie (la solitude, le froid et le silence : => ce sont des sensations, agrégées avec des sentiments désagréables, mais en cas de néant post-mortem, qui donc serait donc encore là pour percevoir quoi que ce soit ? mmh ?) trahissent ses préférences réactionnaires et l’épouvante liée à la croyance inconsciente mais rarement explicitée, et pourtant ça serait pas du luxe, qu’après la mort, une pauvre conscience de soi persiste et saigne à l’intérieur de son propre cadavre en décomposition. D'où l'effroi consécutif, et pour les écrivains nihilistes, la peur qu'on puisse dire d'eux comme Clémenceau à la mort de Felix Faure : "en entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui".

                 Le gérant du bouzin.

lundi 15 juin 2026

Luxe

Ils ont des armoires pleines de bouteilles, d’étoffes, de vieux vêtements, de journaux ; ils ont tout gardé. Le passé, c’est un luxe de propriétaire.

 Jean-Paul Sartre, La nausée

mardi 26 mai 2026

se préférer à tout

« L’individualisme est une expression récente qu’une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l’égoïsme. L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. »

Alexis de Tocqueville (1805-1859)

 https://theconversation.com/lindividualisme-fondement-democratique-selon-tocqueville-261830

dimanche 24 mai 2026

Se désinscrire

Tout artiste reflète ce qui traverse l’environnement dans lequel il vit — ça ne peut pas lui échapper. Refuser de le faire, c’est trahir son époque. J’ai l’impression que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’individu se trouve aussi démuni face aux grandes entreprises. Je pense principalement à celles de la tech, dont on sait que certaines d’entre elles pratiquent un lobbying très puissant à la solde de Donald Trump et de l’idéologie MAGA. 

c'est bien lui. Ma femme déconseille fortement
la lecture de son roman
" d'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds "
elle s'est cachée dans la liste de babelio

Leur but, c’est qu’un tout petit nombre d’individus possède presque tout — soit un monde extrêmement cruel où la culture n’existerait plus, où la pensée serait uniformisée. Mais le rêve des suppôts de l’ultralibéralisme, c’est justement que nous cédions au pessimisme.

Par exemple, plus de cent millions de personnes dans le monde sont abonnées au site de streaming musical Spotify, qui s’est lancé dans la fabrication de musique purement produite par intelligence artificielle et rémunère très mal les artistes. En revanche, son patron s’enrichit de manière exponentielle et mobilise sa fortune pour financer des drones et des armes pilotées par IA [Daniel Ek, fondateur et PDG de Spotify, a, en 2025, investi 600 millions d’euros dans la start-up militaire Helsing, ndlr]. Comme les contemporains de Pétur face aux massacres, chacun d’entre nous engage, à son échelle, sa responsabilité. Et chaque abonné de Spotify a la liberté de s’en désinscrire…

 Jón Kalman Stefánsson interviewé dans Télérama n° 3984



samedi 23 mai 2026

Ordres religieux

Les mortalités les plus élevées (dues à l'épidémie de peste) sont relevées parmi les communautés religieuses et monastiques, qui vivent confinées, mais dans des bâtiments souvent en pierre, où les rats sont moins nombreux que dans des maisons en bois. C’est le cas pour les couvents des Ordres mendiants en Italie : à Santa Maria Novella à Florence, à Sienne, Pise et Lucques – mais c’est aussi vrai dans le sud de la France. Henry Knighton, chanoine de Leicester qui détestait les Ordres mendiants, consigne l’hécatombe dans son Chronicon de manière assez peu charitable : 

« Parmi les Carmes d’Avignon, 66 moururent avant que les citoyens ne s’aperçoivent du désastre : ils crurent d’abord qu’ils s’étaient entretués. Des ermites de Saint Augustin, il n’en resta pas un seul et ce n’est pas dommage. En Provence, 358 Frères prêcheurs sont morts pendant le Carême, de même à Montpellier sur 140 il n’en resta que 7 ; 7 aussi à Maguelonne sur 160, c’est encore assez. À Marseille, sur 150 Frères mineurs il n’en resta pas un seul : c’est bien ainsi. » 

Il n’est pas impossible qu’il exagère un peu, mais sa férocité prouve au moins que, pendant la peste, les affaires continuaient, et avec elles, au sein de l’Église, la haine entre ordres religieux. 

Patrick Boucheron, Peste noire




vendredi 22 mai 2026

Le Temps des salauds

interview dans Télérama n° 3983 de Hugues Jallon, écrivain et éditeur attaché aux sciences humaines et aux penseurs de gauche, ex-patron des éditions La Découverte, licencié en 2024 des éditions du Seuil.

Dans Le Temps des salauds, vous défendez l’idée que le fascisme des « fous » ne devient réel que grâce aux « salauds » qui lui préparent le terrain. Comment appliquez-vous cette grille de lecture à l’édition ?

Ce livre est né d’une citation anonyme qui dit : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds, et ça continue à cause des cons. » Dans cette formule, la figure du salaud m’a particulièrement intéressé, car l’Histoire nous apprend que l’extrême droite ne parvient jamais seule à ses fins. Pour qu’elle s’installe durablement, elle a besoin d’aide, de gens qui la rendent raisonnable et respectable, qui acclimatent la société à ses discours. Le salaud n’est pas seulement un opportuniste, il sait parfaitement ce qu’il fait. Vincent Bolloré est plutôt dans la catégorie des « fous », lui qui est pleinement engagé dans une croisade idéologique paranoïaque. Ce qui est inquiétant, c’est que d’autres ne s’affichant pas comme tels suivent le mouvement. L’édition est à la fois une cible et une chambre d’écho de l’extrême droite. Certains choisissent de résister, d’autres d’accompagner.


Johnwarsen, carte de voeux sous Seroplex®, 2012


vendredi 17 avril 2026

A vos tablettes




trouvé sur une tablette d’argile babylonienne, dont l’âge est estimé à plus de 3 000 ans : 

« La jeunesse d’aujourd’hui est pourrie jusqu’au tréfonds, mauvaise, irréligieuse et paresseuse. Elle ne sera jamais comme la jeunesse du passé et sera incapable de préserver notre civilisation. » 

(cité par Paul Watzlawick dans « Changements »)

lundi 9 mars 2026

Comme si Spinoza se l'était coincé dans un tiroir enchâssé

 Je tombe sur cet échange de mail dans ma poubelle, en date du 4 juin 21 :

Sinon aujourd’hui j’ai lu un passage de Morizot qui me rend sensible Spinoza et les Cherokees tout en les articulant de façon cohérente.
Et ça tue pas le cochon.

« Des générations de professeurs et de prêtres ont répété la morale du cocher : que la raison domine les passions (“Maîtrise-toi !”, dérivé de “Maîtrise ton cheval, ton esclave, ta femme !”).
À cette rengaine, Spinoza répond par une intuition limpide, que chacun a pu faire : on ne peut faire taire un désir que par un désir plus fort encore. Il le formule ainsi : “Un affect ne peut être contrarié ni supprimé que par un affect contraire et plus fort que l’affect à contrarier.” Il ne s’agit pas de mater le loup noir, mais de fortifier le loup blanc. La raison doit donc être un désir, et sa pratique doit être une grande joie, sinon elle sera impuissante à influencer l’action. Si être raisonnable dévitalise toutes les passions, alors cela rend triste. Donc cela rend faible, puisque la tristesse est un affaiblissement de la puissance : faible face aux désirs indésirables. Ou : cela nourrit le loup noir. »
(l’histoire du loup est un vieux conte amérindien cherokee. Le moi y est constitué par deux loups : un blanc, noble et joyeux ; et un noir, arrogant et bas. Voilà en substance ce que dit ce conte :
“En tout humain il y a deux loups, dit le vieux sachem.
Un noir et un blanc.
Le noir est sûr de son dû, effrayé de tout, donc colérique, plein de ressentiment, égoïste et cupide, parce qu’il n’a plus rien à donner.
Le blanc est fort et tranquille, lucide et juste, disponible, donc généreux, car il est assez solide pour ne pas se sentir agressé par les événements.”
Un enfant qui écoute l’histoire lui demande :
“Mais lequel des deux suis-je, alors ?
– Celui que tu nourris.”
(…)
« Si je suis fait entièrement de désirs, on pourrait se demander alors pourquoi certains doivent être favorisés plutôt que d’autres. Pourquoi ne suis-je pas aussi bien mes affects tristes, colère et haine, c’est-à-dire le loup noir en moi ? Pourquoi est-il raisonnable et bon de nourrir et favoriser le loup blanc ?
Je ne suis pas ma passion triste parce que je suis un conatus bien vivant, c’est-à-dire une force qui préfère la santé à la maladie, la nourriture au poison, la puissance tranquille et généreuse à l’impuissance frustrée et pleine de ressentiment. Chaque vivant s’efforce de persévérer dans son être, dans sa trajectoire d’augmentation de sa puissance d’agir et de penser, que la tristesse diminue. C’est le conatus vivant qui me fonde : on peut le figurer comme un fauve vigoureux qui piste et flaire la grande santé (le loup blanc en moi). Par lui, je ne peux pas vouloir être en mauvaise santé. Or la tristesse, c’est la maladie de l’âme, parce qu’elle diminue mes puissances. Je suis un conatus-fauve qui s’épanouit spontanément dans la joie active et se flétrit spontanément dans l’impuissance rageuse. Donc ma raison n’est pas une instance séparée, mais juste la tendance intelligente et vitale de ma puissance à aller vers la joie, vers les rapports de composition qui me renforcent et me donnent de la surabondance de force à partager avec les autres. La raison diplomatique n’est pas une faculté calculatrice froide – c’est le nom de l’intelligence propre au désir vital en moi, qui cherche la joie, et sait reconnaître et fuir les intoxications et les tristesses.
C’est ce sens du vital en soi qui n’a pas oublié la phrase définitive de Musil : “La seule preuve pour ou contre un être, c’est de savoir si sa présence nous abaisse ou nous élève.” Cette phrase est rigoureusement spinoziste dans sa compréhension du caractère relationnel de l’éthique (certains êtres, en effet, nous abaissent, alors qu’ils en élèvent d’autres. Certains êtres abaissent tout le monde, et là, ils sont vraiment toxiques). »
Extrait de: Morizot, Baptiste. « Manières d'être vivant. » iBooks. »

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Salut K.

Je te vois citer à longueur de blog Baptiste Morizot et Philippe Descola. Je sais bien que de nos jours, il n'y a plus rien ni personne par qui jurer, mais ces deux escrocs sont à la philosophie ce que Sarkozy ou Macron et leur clique sont à la politique. A la bonne époque, dans les années 80, on avait au moins l'honneur de faire semblant. En philosophie, les Deleuze, Derrida et autres charlatans lacanogorrhéens pouvaient passer aux yeux de tous pour des intellectuels sérieux, et en conséquence des gens futés comme Umberto Eco pouvaient se sentir obligés de leur répondre. Mais Morizot et Descola ne cherchent même plus à faire illusion.

Morizot, le futur BHLlâtre des années 2040, est visiblement - comme Frédéric Lenoir - un de ces frères-trois-points coincés au Siècle des Lumières, ne jurant que par la Divine Raison du Grand architecte, et qui ne sait pas que Goossens et son démon qui régit le démon qui régit l'Univers sont passés par là. Son interview sur le Blog hypersecret est à pisser de rire, ses photos à se rouler par terre, et j'espère bien que tu les as publiées dans ce but. Sa notion ridicule de capitalocène est une œillère qui ôte de la vue des milliers d'années d'histoire humaine - et pré-capitaliste (*) ; et s'il s'aveugle et feint de croire qu'une Humanité divinement bonne suit les plans divinement judicieux du Grand Architecte, c'est à mon avis juste pour lécher <remplacer par ce qu'on veut> du lectorat qui le nourrit.

Quant à Philippe Descola, croisé par hasard dans un reportage Arte, sa critique du dualisme nature/culture m'a paru fort douteuse - si l'on ne remet pas du même coup en question toutes les sciences, humaines ou non -, et la première impression qu'il m'a laissée est que son unique but avec tout cela était de devenir calife de l'anthropologie, à la mort du calife Haroun al Lévi-Strauss, ce qu'il est effectivement devenu.
De plus, je ne supporte pas Spinoza. C'est à cause de lui que j'ai eu huit en philo au bac.
"La seule preuve pour ou contre un être, c’est de savoir si sa présence nous abaisse ou nous élève", cite Morizot. Il ne fait aucun doute que la présence de Morizot m'abaisse.
Donc - mais ce n'est qu'une intuition (dans le sens non-kantien) - si tu ne veux pas que le John Warsen des années 2030 ait honte des posts de celui des années 2020, par pitié, cesse de les fourrer au Morizot et au Descola !
                                  D.

mercredi 28 janvier 2026

Démence numérique (2)

extrait de mail

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quand j’essaye de comprendre quelque chose aux réseaux sociaux, je regarde le blog d’Olivier Ertzscheid, un enseignant en sciences de l’information qui y connait quelque chose, il est urticant, mais pertinent.
Ses articles sont interminables mais alimentent la réflexion.

https://affordance.framasoft.org/2026/01/pourquoi-il-ne-faut-pas-interdire-les-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-mais-reflechir-a-interdire-cnews-aux-adultes-avec-le-droit-de-vote/

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end of transmission

dimanche 14 décembre 2025

Démence numérique

Abel Quentin, écrivain : « Face au désastre de l’IA générative, une critique abrupte, radicale est nécessaire »

L’auteur appelle, dans une tribune au « Monde », à refuser tout fatalisme devant l’essor de l’intelligence artificielle générative, qu’il décrit comme un péril social, culturel et politique de grande ampleur. Selon lui, une régulation drastique devrait être de mise.

Publié dans le journal Le Monde le 08 décembre 2025 à 14h00




Face à la démence numérique et à la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) générative, il est urgent de cultiver l’esprit d’enfance, de retrouver la spontanéité du gosse au bout de la table, qui pose des questions comme elles lui viennent. Pourquoi autorise-t-on la publicité pour les smartphones, puisqu’ils sont aussi addictifs que des pipes à crack ? Pourquoi ne pas en interdire purement et simplement la vente et l’usage aux mineurs ? Est-il bon que l’IA générative soit laissée à disposition du public, puisqu’elle représente un désastre écologique et éducatif ? Pourquoi nous infliger une punition collective, que tout le monde subit sans l’avoir choisie ?


Depuis dix ans, tout a été écrit sur ce processus d’aliénation « sans équivalent dans l’histoire de l’humanité », selon les mots du chercheur en neurosciences Michel Desmurget. Son caractère délibéré a été admis par certains de ses organisateurs. Ancien président de Facebook, Sean Parker a reconnu que le réseau social a été conçu autour de « l’exploitation de la vulnérabilité de l’humain et sa psychologie ». Et d’ajouter : « Dieu sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants (…) Les inventeurs, les créateurs – comme moi, Mark [Zuckerberg], Kevin Systrom d’Instagram et tous ces gens – avions bien compris cela, c’était conscient. Et on l’a fait quand même. »


Les experts s’accordent sur le constat d’un gâchis gigantesque, alors que le temps de cerveau disponible avait augmenté comme jamais, au cours du dernier siècle. Depuis 2022, la révolution de l’IA générative fait courir un péril plus vaste encore : que l’homme renonce définitivement à lui-même.


Une critique abrupte, radicale est nécessaire. Elle se fait un peu entendre, mais bute contre une énorme force d’inertie, faite de fascination servile, de résignation et de scepticisme goguenard. Comme souvent, les fous se présentent comme des gens raisonnables : « C’est le sens de l’histoire », etc. Eternels mantras de ceux qui confondent encore innovation et progrès, et sautent dans des trains en marche avant de demander au chauffeur la destination. « Heureux les simples d’esprit », répondent-ils, pleins de mépris, à celui qui questionne l’utilité sociale de l’IA générative. Traduire : « Pauvres types, qui rejetez ce qui dépasse votre entendement. » Et bien, revendiquons l’injure. Simple d’esprit, quel beau titre ! Il faut dire des choses très simples, en effet. Et dire « monstrueux » quand ce que l’on voit est monstrueux.


Notre démission collective se nourrit de mythes. Celui du rêve d’émancipation que portaient, à l’origine, les technologies numériques : vieille idée depuis longtemps trahie mais qui continue à briller, tel un astre mort. Celui, plus puissant encore, de la neutralité technologique. La fable selon laquelle « les technologies numériques ne sont pas intrinsèquement dangereuses, ça dépend de l’usage qu’on en fait ». Ce discours de drogué consiste à admettre, du bout des lèvres, des dérives, tout en se hâtant de préciser que cette déferlante cognitive n’est pas intrinsèquement nocive : seuls le sont certains usagers irresponsables, et une régulation à la marge en corrigera les excès. Appliqué au numérique, ça donnerait : son usage ne reflète jamais que l’âme de l’homme. Si les détenteurs de smartphones tombent dans un puits sans fond, sont incapables de s’autolimiter, se repaissent des contenus stupides, haineux ou mensongers, ce n’est pas le fait de l’outil, mais de l’homme et de son cœur corrompu.


Reflux numérique

Le « crétin digital » serait un crétin avant d’être digital. Pareil pour le « salaud digital ». L’outil, lui, est hors de cause. Cette ineptie a été invalidée cent fois : si les acteurs du marché de l’attention actionnent des leviers neurologiques déjà existants (comme l’appétence pour le conflit ou la surprise), ils les excitent comme des mauvais génies, de façon très calculée. Au XXe siècle, la supercherie de ce mythe de la neutralité avait été mise au jour par Jacques Ellul qui démontrait que la technologie entraîne des changements civilisationnels à bas bruit. Et – c’est l’autre enseignement d’Ellul – ces changements civilisationnels ne font l’objet d’aucun débat, ni d’aucune décision collective.


C’est ici que le fataliste entre en scène. Alors que même les fondateurs de l’IA moderne réclament un moratoire sur la recherche, que les études se multiplient sur le désastre sanitaire des écrans, il devient de plus en plus difficile de nier la nature existentielle du péril. Aussi l’inertie prend-elle souvent le visage du fatalisme, déguisement d’un esprit capitulard et mou, qui rend les armes avant d’avoir combattu.


Le fataliste a identifié la menace civilisationnelle (au moins au sujet de l’IA générative, car il continue à croire que le smartphone est un simple « sujet de société »). Seulement, il considère la fuite en avant technologique comme un phénomène météorologique, aussi peu maîtrisable qu’un typhon ou une tempête de neige, dont il faudrait prendre son parti. Il est l’idiot utile des sorciers de la « Cerebral Valley ». Il prétend que nous ne disposerions d’aucune marge de manœuvre face aux technologies mortifères, si ce n’est d’« éduquer » les citoyens. Autrement dit, il faudrait subir. Le fataliste verrouille et circonscrit le débat. Il alimente une anticipation autoréalisatrice négative, à grande échelle : parce que nous pensons qu’on ne peut rien faire, il ne se passe rien.

Or, si les obstacles à une régulation drastique sont immenses, ils ne devraient pas préempter la question fondamentale : que voulons-nous ? Combien sommes-nous à désirer un reflux numérique ? Et aussi : quelle est l’utilité sociale des outils numériques ? Les gains pratiques compensent-ils la dislocation sociale et la destruction de l’intelligence ? Autrement dit, comme le préconise la neurologue Servane Mouton, il faut « évaluer enfin le coût global des technologies de l’information et de la communication pour la collectivité ».


Cette démarche serait une façon habile de détourner le vocabulaire des ingénieurs du chaos (obsédés par le rendement et les coûts d’opportunité), pour en faire un usage plus rigoureux, et plus humain. Mais aussi de « décomplexer » l’action publique : par exemple, est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? Est-il vraiment impossible de bannir les smartphones de certains espaces publics ?


L’interdiction des portables au lycée dès la rentrée 2026, envisagée par Emmanuel Macron, a été une belle surprise. C’est une mesure salutaire. Mais il faut aller beaucoup, beaucoup plus loin. Et vite. Chaque année qui passe rend l’action plus difficile : des nouvelles dépendances sont créées dont il devient difficile de se défaire. Contre le « crack digital » et les crimes contre l’intelligence humaine, la frilosité n’est plus de mise.


L’extrême droite trumpiste a montré qu’il n’existait aucun tabou, aucun obstacle infranchissable quand il s’agit de renverser de vieilles alliances et de remettre en cause des principes fondateurs de la démocratie américaine. Il y a là une leçon à prendre. Si on peut renverser la table pour le pire, on peut le faire pour le meilleur.


Abel Quentin est écrivain. Il est l’auteur de trois romans, « Sœur » (Editions de l’Observatoire, 2019), « Le Voyant d’Etampes » (Editions de l’Observatoire, 2021), prix de Flore 2021, et « Cabane » (Editions de l’Observatoire, 2024).


Abel Quentin (Ecrivain)


https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/abel-quentin-ecrivain-face-aux-risques-de-l-ia-une-critique-abrupte-radicale-est-necessaire_6656477_3232.html 

mardi 25 novembre 2025

pour faire quoi ?

Renaître, mourir, puis renaître à nouveau, d’accord, mais pour faire quoi ?

Corentin Lê dans sa critique d'Alien : Romulus

Un mal entraîne un bien, et un bien entraîne un mal.
Quelqu'un qui souffre entame une ascèse. Son ascèse le rend meilleur. Devenant meilleur il se la joue et devient puant. Etant puant ça lui retombe sur la figure, et il souffre. Souffrant, il a un accès d'humilité. Son humilité le rend meilleur. Devenant meilleur il redevient puant...
Où est l'éveil dans tout ça ?
Les amis, il serait temps de voir que ça n'a pas de fin.


Flo, quelque part dans la mailing list conscience-lucidité, August 15, 2003.

jeudi 6 novembre 2025

Vita brevis

 message Whatsapp envoyé à ma soeur, qui battait le beurre

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Le présent est l'instant éternellement fuyant et impalpable au cours duquel nous sommes expropriés du passé pour être projetés vers le futur, bien que demain n'arrive jamais (on dirait un film de James Bond), qu'on soit toujours aujourd'hui, et que le futur final, nous le connaissons : nous chutons tête la première vers notre mort, à la vitesse sidérale de 24 heures par jour. 

Impossible d'y échapper. 

Et nous nommons cela "grandir", "mûrir", "progresser". 

Pas étonnant que cette perspective nous terrifie au point de chercher refuge dans les raisonnements qui se mordent la queue, dans des tentatives hypermnésiques de remonter en 1973 y établir un camp de base puis une colonie de peuplement, ou dans l'humour, quantique ou non. 

Dans le roman Pastorale américaine de Philip Roth que m'a récemment suggéré de lire Ramon Pipin, quand la maitresse demande «  Qu’est-ce que la vie ? » à sa classe de sixième, pendant que les autres élèves transpiraient avec zèle sur leurs idées pseudo-profondes, Meredith, après avoir passé une heure à réfléchir, écrit une seule phrase péremptoire, loin des platitudes : « La vie n’est qu’une courte période de temps pendant laquelle on est vivant. »  

extrait d’une rédaction de CE2 écrite en 1969 par Chris* P*, école du bourg de Perros-Guirec, classe de monsieur Leroy (l'amant secret de Madame Jégou) 😱😂🤮👨🏼‍🦽

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