mardi 28 février 2023

mes prisons

"La Bastille étant morte, il fallut mettre les prisonniers dans d'autres prisons; (car l'homme conserva l'habitude de mettre des prisonniers en prison) Mais ce furent celles de l'équité au lieu d'être celles de l'arbitraire; on n'y jeta plus que des coupables ou des ennemis du gouvernement. Le patriote Palloy s'employa activement à restaurer et bâtir des annexes. "Qu'il est doux, note son Journal, après avoir démoli les geôles de la tyrannie, d'édifier les prisons de la Liberté". C'est que rien ne vaut la liberté au sortir de la tyrannie."
Alexandre Vialatte. « Et c'est ainsi qu'Allah est grand. »

Toujours évaluer ton rapport au monde en fonction de ce critère : où en sont tes prisons.

Georges Warsen







lundi 27 février 2023

Le petit chimiste

Hofmann est revenu de son voyage convaincu que le LSD l’avait trouvé – et non l’inverse – et que cette substance pourrait jouer un rôle majeur en médecine, en particulier en psychiatrie, pour la mise au point de modèles d’étude de la schizophrénie. Il ne lui est jamais venu à l’esprit que son «enfant terrible», comme il l’appellera par la suite, deviendrait également une «drogue douce» et un stupéfiant.
Lorsque la jeunesse a adopté le LSD dans les années 1960, Hofmann y a vu une réaction normale face au vide engendré par ce qu’il a décrit comme une société matérialiste, industrialisée et spirituellement appauvrie, privée de lien avec la nature. Ce maître de la chimie (sans doute la plus matérialiste des disciplines) est devenu convaincu, après son expérience du LSD-25, que la molécule présentait un réel potentiel thérapeutique pour notre civilisation, mais qu’elle pouvait également lui servir de baume spirituel, en fissurant «l’édifice de la rationalité matérialiste» (selon les termes de son ami et traducteur Jonathan Ott).
Comme beaucoup d’autres après lui, le brillant chimiste est devenu une sorte de mystique prêchant l’évangile d’une renaissance spirituelle et d’une réconciliation avec la nature. Lorsqu’on lui a offert un bouquet de roses, en avril 2006, à Bâle, Hofmann a déclaré à l’assemblée que «le sentiment d’être une créature coexistant avec tous les autres êtres vivants [devait] pénétrer pleinement notre conscience et compenser les évolutions technologiques matérialistes et insensées, afin de nous permettre de revenir aux roses, aux fleurs et à la nature, où se trouve notre place». Ce discours a suscité un tonnerre d’applaudissements.
Un sceptique n’aurait sans doute pas eu tort de considérer le petit homme présent sur scène comme le fondateur d’une religion, avec le public pour congrégation. Mais si tel avait été le cas, cette religion aurait présenté une différence notable avec celles qui l’ont précédée. Typiquement, seuls le fondateur et quelques-uns de ses premiers disciples sont en mesure de revendiquer l’autorité qui découle d’une expérience directe du sacré. Pour ceux qui leur succèdent, il ne reste que la maigre consolation des histoires, des rites symboliques et de la foi. Le temps atténue la puissance originelle de l’expérience, qui se déroule désormais par l’intermédiaire des prêtres. Mais le culte des psychédéliques offre une promesse extraordinaire, celle pour quiconque d’accéder, à tout moment, à l’expérience religieuse originelle grâce au sacrement, qui se trouve être une molécule psychoactive. La foi devient dès lors superflue.

Michael Pollan, « Voyage aux confins de l'esprit. »

dimanche 26 février 2023

conjurer l’angoisse

« Les Inuit polaires, pendant le petit âge de glace, ont frôlé la disparition. Aussi l’Inuit se félicite-t-il, chaque heure, chaque jour, chaque mois, de jouir de la vie. Mais, dans le fond de sa pensée, il sait que cet équilibre est précaire et que la mort rôde, non pas seulement pour lui, mais pour le groupe qui l’entoure. Pour conjurer l’angoisse, l’Inuit caricature sa joie de vivre. »

Jean Malaurie, "De la pierre à l’âme"



Jean Malaurie essayant son pull de Noël 
en laine bi-polaire au Groenland en 1951

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2023/01/07/malaurie-pierre-ame/

samedi 25 février 2023

Semblant de sagesse

Pour être sage, dois-je chercher à vous ressembler, maître ? demande le disciple.
Allons, crois-tu que c'est parce que je me ressemble que je suis sage ? dit le sage.

Hervé Le Tellier

vendredi 24 février 2023

Où l'on assiste incrédule à l'émergence d'une nouvelle singularité génératrice d'artefacts

Début du message réexpédié :
De: Y* C* <y*.c*@gmail.com>
Objet: Kerala 4ème jour
Date: 28 janvier 2023 


La Nouvelle Kochi est une ville champignon. La croissance en Inde est plus forte qu'en Chine. Carmen disait que le Kerala avait beaucoup changé et cela très récemment. Sarath nous disait que ce n'était plus pareil. Là, nous avons vu ce qu'il se passe. Beaucoup d'entreprises délocalisent de la Chine vers l'Inde. La Chine est devenue trop chère. C'est le gros boom ! Les Emiratis investissent beaucoup au Kerala. Pas forcément bon pour la planète parce que la conscience des droits de l'homme et de l'écologie n'existent pas ici. Il n'y a pas d'éducation sur le sujet. Les classes de SVT n'existent pas. Les usines de production d'engrais chimiques sont à proximité de la ville et tous les déchets sont jetés par terre. Il n'y a jamais de poubelle. Seules les rues et la mer sont des poubelles.
Nous n'avons rien à dire, des sociétés chez nous gagnent de l'argent en leur vendant ce qu'il y a dans les nôtres, de poubelles. Le capitalisme a toujours une solution pour gagner du pognon. Ma bonne conscience en a pris un coup parce que toute seule il n'ira pas très loin. 

Kerala d'hier, Kerala d'aujourd'hui. Kerala de demain, si Ganesh lui prête vie.

De: C*P* <c*.p*@orange.fr>
Objet: Rép : Kerala 4ème jour
Date: 29 janvier 2023 

merci, c’est super-intéressant, mais un lapsus semble avoir échappé au scanner d’A*-M*, et je cherche le sujet dans la phrase suivante, résolument transgenre :
« toute seule, il n’ira pas très loin ».

de qui peut-il bien s’agir ?  
du capitalisme ? 
du pognon ? 
de ta bonne conscience ?
envoie tes réponses au grand jeu concours, et gagne mon respect genré. 
signé : un amateur de coquilles cavelières (sublimes, forcément sublimes, dirait Marguerite Duraille)

***

...ce blog démarre aussi sous le patronage d'Eric Degen, grand amateur de confusion des genres s'il en fut.
« toute seule, il n’ira pas très loin » m'a tout de suite fait penser à lui, malgré mon trou bleu, suite à son absence persistance.
Mais qu'est-ce qu'un trou, sinon une absence, entourée de présence ?