Philippe Pujol
"Cramés: Les enfants du Monstre"
Philippe Pujol
"Cramés: Les enfants du Monstre"
Jacques Dartan écrit quelque part dans le cours d'orthologique :
"Un poète anglais, Oscar Wilde, vécut assez longtemps et douloureusement pour s'apercevoir que «la tragédie de la vieillesse, ce n'est pas de vieillir : c'est de rester jeune …» En un mot, cette tragédie est la néoténie. La néoténie (de neos : jeune, et tenié : je prolonge) est le phénomène biologique qui consiste dans un développement plus rapide du germen (les cellules reproductrices) que celui du soma, de façon que l'organisme néoténique parvient à la maturité sexuelle et devient reproducteur sans acquérir les caractères somatiques des adultes de son espèce. Il reste «éternellement jeune». L'exemple classique est celui d'une Salamandre mexicaine appelée Axolotl. Normalement, les salamandres débutent dans la vie exotrophe (la vie des organismes est dite exotrophe (de trophé : nourriture) lorsqu'ils se nourrissent «au-dehors» (de l'œuf ou de l'utérus maternel)) sous forme de larves aquatiques dotées de branchies, puis se métamorphosent en adultes pourvus de poumons adaptés à la respiration atmosphérique. Mais l'Axolotl parvient à la maturité sexuelle dans sa forme larvaire et reste dans cet état. Aussi l'a-t-on tenu pour une salamandre dépourvue des pouvoirs évolutifs caractéristiques des autres membres de sa famille jusqu'au jour où l'on découvrit qu'en modifiant les conditions de milieu les jeunes axolotl pouvaient devenir des Amblystomes, qui sont une espèce connue de salamandres, et l'Axolotl se révéla n'être qu'un bébé-Amblystome capable de se reproduire, un Amblystome néoténique.
Or le cas d'Homo sapiens semble s'apparenter à celui-là. L'Homme pourrait être un bébé-singe capable de se reproduire, un anthropoïde néoténique qui retient à l'âge adulte un grand nombre des caractères particuliers aux anthropoïdes nouveaux-nés : rapport élevé du poids de l'encéphale, angle facial, morphologie frontale, structures crâniennes, muqueuses labiales apparentes, forme des dents, faible pilosité corporelle.
Mais c'est sur le terrain psychique que cette néoténie aurait affecté profondément nos destins en différenciant les sexes par un caractère fondamental : l'homme et la femme seraient l'un et l'autre des néotènes physiologiques, mais l'homme seul serait doté (ou affligé) d'une âme néoténique. Or il faut bien constater que l'homme se distingue en effet de la femme par plusieurs traits spécifiques juvéniles. Les mâles de notre espèce jouent toute leur vie, ne serait-ce que quelque «beau rôle». Seuls les saints, les cuistres et les mères de famille ne jouent pas, les saints parce qu'ils sont sérieux, les mères de famille parce qu'il faut bien qu'elles le soient, et les cuistres parce que, en toute innocence, ils se prennent au sérieux."
« Parmi les Carmes d’Avignon, 66 moururent avant que les citoyens ne s’aperçoivent du désastre : ils crurent d’abord qu’ils s’étaient entretués. Des ermites de Saint Augustin, il n’en resta pas un seul et ce n’est pas dommage. En Provence, 358 Frères prêcheurs sont morts pendant le Carême, de même à Montpellier sur 140 il n’en resta que 7 ; 7 aussi à Maguelonne sur 160, c’est encore assez. À Marseille, sur 150 Frères mineurs il n’en resta pas un seul : c’est bien ainsi. »
Il n’est pas impossible qu’il exagère un peu, mais sa férocité prouve au moins que, pendant la peste, les affaires continuaient, et avec elles, au sein de l’Église, la haine entre ordres religieux.
Patrick Boucheron, Peste noire
Je tombe sur cet échange de mail dans ma poubelle, en date du 4 juin 21 :
Sinon aujourd’hui j’ai lu un passage de Morizot qui me rend sensible Spinoza et les Cherokees tout en les articulant de façon cohérente.Et ça tue pas le cochon.« Des générations de professeurs et de prêtres ont répété la morale du cocher : que la raison domine les passions (“Maîtrise-toi !”, dérivé de “Maîtrise ton cheval, ton esclave, ta femme !”).À cette rengaine, Spinoza répond par une intuition limpide, que chacun a pu faire : on ne peut faire taire un désir que par un désir plus fort encore. Il le formule ainsi : “Un affect ne peut être contrarié ni supprimé que par un affect contraire et plus fort que l’affect à contrarier.” Il ne s’agit pas de mater le loup noir, mais de fortifier le loup blanc. La raison doit donc être un désir, et sa pratique doit être une grande joie, sinon elle sera impuissante à influencer l’action. Si être raisonnable dévitalise toutes les passions, alors cela rend triste. Donc cela rend faible, puisque la tristesse est un affaiblissement de la puissance : faible face aux désirs indésirables. Ou : cela nourrit le loup noir. »(l’histoire du loup est un vieux conte amérindien cherokee. Le moi y est constitué par deux loups : un blanc, noble et joyeux ; et un noir, arrogant et bas. Voilà en substance ce que dit ce conte :“En tout humain il y a deux loups, dit le vieux sachem.Un noir et un blanc.Le noir est sûr de son dû, effrayé de tout, donc colérique, plein de ressentiment, égoïste et cupide, parce qu’il n’a plus rien à donner.Le blanc est fort et tranquille, lucide et juste, disponible, donc généreux, car il est assez solide pour ne pas se sentir agressé par les événements.”Un enfant qui écoute l’histoire lui demande :“Mais lequel des deux suis-je, alors ?– Celui que tu nourris.”(…)« Si je suis fait entièrement de désirs, on pourrait se demander alors pourquoi certains doivent être favorisés plutôt que d’autres. Pourquoi ne suis-je pas aussi bien mes affects tristes, colère et haine, c’est-à-dire le loup noir en moi ? Pourquoi est-il raisonnable et bon de nourrir et favoriser le loup blanc ?Je ne suis pas ma passion triste parce que je suis un conatus bien vivant, c’est-à-dire une force qui préfère la santé à la maladie, la nourriture au poison, la puissance tranquille et généreuse à l’impuissance frustrée et pleine de ressentiment. Chaque vivant s’efforce de persévérer dans son être, dans sa trajectoire d’augmentation de sa puissance d’agir et de penser, que la tristesse diminue. C’est le conatus vivant qui me fonde : on peut le figurer comme un fauve vigoureux qui piste et flaire la grande santé (le loup blanc en moi). Par lui, je ne peux pas vouloir être en mauvaise santé. Or la tristesse, c’est la maladie de l’âme, parce qu’elle diminue mes puissances. Je suis un conatus-fauve qui s’épanouit spontanément dans la joie active et se flétrit spontanément dans l’impuissance rageuse. Donc ma raison n’est pas une instance séparée, mais juste la tendance intelligente et vitale de ma puissance à aller vers la joie, vers les rapports de composition qui me renforcent et me donnent de la surabondance de force à partager avec les autres. La raison diplomatique n’est pas une faculté calculatrice froide – c’est le nom de l’intelligence propre au désir vital en moi, qui cherche la joie, et sait reconnaître et fuir les intoxications et les tristesses.C’est ce sens du vital en soi qui n’a pas oublié la phrase définitive de Musil : “La seule preuve pour ou contre un être, c’est de savoir si sa présence nous abaisse ou nous élève.” Cette phrase est rigoureusement spinoziste dans sa compréhension du caractère relationnel de l’éthique (certains êtres, en effet, nous abaissent, alors qu’ils en élèvent d’autres. Certains êtres abaissent tout le monde, et là, ils sont vraiment toxiques). »
extrait de mail
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quand j’essaye de comprendre quelque chose aux réseaux sociaux, je regarde le blog d’Olivier Ertzscheid, un enseignant en sciences de l’information qui y connait quelque chose, il est urticant, mais pertinent.
Ses articles sont interminables mais alimentent la réflexion.
https://affordance.framasoft.org/2026/01/pourquoi-il-ne-faut-pas-interdire-les-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-mais-reflechir-a-interdire-cnews-aux-adultes-avec-le-droit-de-vote/
et les articles qu’il cite en fin de son article :
https://usbeketrica.com/fr/article/faut-il-interdire-les-reseaux-sociaux-aux-jeunes-1
https://danslesalgorithmes.net/2026/01/14/verification-dage-3-4-la-panique-morale-en-roue-libre/
https://www.arretsurimages.net/chroniques/clic-gauche/contre-x
ce dernier est payant, mais il y a des articles gratuits sur le site, qui donnent une idée du contenu.<<<<<<
end of transmission
L’auteur appelle, dans une tribune au « Monde », à refuser tout fatalisme devant l’essor de l’intelligence artificielle générative, qu’il décrit comme un péril social, culturel et politique de grande ampleur. Selon lui, une régulation drastique devrait être de mise.
Publié dans le journal Le Monde le 08 décembre 2025 à 14h00
Face à la démence numérique et à la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) générative, il est urgent de cultiver l’esprit d’enfance, de retrouver la spontanéité du gosse au bout de la table, qui pose des questions comme elles lui viennent. Pourquoi autorise-t-on la publicité pour les smartphones, puisqu’ils sont aussi addictifs que des pipes à crack ? Pourquoi ne pas en interdire purement et simplement la vente et l’usage aux mineurs ? Est-il bon que l’IA générative soit laissée à disposition du public, puisqu’elle représente un désastre écologique et éducatif ? Pourquoi nous infliger une punition collective, que tout le monde subit sans l’avoir choisie ?
Depuis dix ans, tout a été écrit sur ce processus d’aliénation « sans équivalent dans l’histoire de l’humanité », selon les mots du chercheur en neurosciences Michel Desmurget. Son caractère délibéré a été admis par certains de ses organisateurs. Ancien président de Facebook, Sean Parker a reconnu que le réseau social a été conçu autour de « l’exploitation de la vulnérabilité de l’humain et sa psychologie ». Et d’ajouter : « Dieu sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants (…) Les inventeurs, les créateurs – comme moi, Mark [Zuckerberg], Kevin Systrom d’Instagram et tous ces gens – avions bien compris cela, c’était conscient. Et on l’a fait quand même. »
Les experts s’accordent sur le constat d’un gâchis gigantesque, alors que le temps de cerveau disponible avait augmenté comme jamais, au cours du dernier siècle. Depuis 2022, la révolution de l’IA générative fait courir un péril plus vaste encore : que l’homme renonce définitivement à lui-même.
Une critique abrupte, radicale est nécessaire. Elle se fait un peu entendre, mais bute contre une énorme force d’inertie, faite de fascination servile, de résignation et de scepticisme goguenard. Comme souvent, les fous se présentent comme des gens raisonnables : « C’est le sens de l’histoire », etc. Eternels mantras de ceux qui confondent encore innovation et progrès, et sautent dans des trains en marche avant de demander au chauffeur la destination. « Heureux les simples d’esprit », répondent-ils, pleins de mépris, à celui qui questionne l’utilité sociale de l’IA générative. Traduire : « Pauvres types, qui rejetez ce qui dépasse votre entendement. » Et bien, revendiquons l’injure. Simple d’esprit, quel beau titre ! Il faut dire des choses très simples, en effet. Et dire « monstrueux » quand ce que l’on voit est monstrueux.
Notre démission collective se nourrit de mythes. Celui du rêve d’émancipation que portaient, à l’origine, les technologies numériques : vieille idée depuis longtemps trahie mais qui continue à briller, tel un astre mort. Celui, plus puissant encore, de la neutralité technologique. La fable selon laquelle « les technologies numériques ne sont pas intrinsèquement dangereuses, ça dépend de l’usage qu’on en fait ». Ce discours de drogué consiste à admettre, du bout des lèvres, des dérives, tout en se hâtant de préciser que cette déferlante cognitive n’est pas intrinsèquement nocive : seuls le sont certains usagers irresponsables, et une régulation à la marge en corrigera les excès. Appliqué au numérique, ça donnerait : son usage ne reflète jamais que l’âme de l’homme. Si les détenteurs de smartphones tombent dans un puits sans fond, sont incapables de s’autolimiter, se repaissent des contenus stupides, haineux ou mensongers, ce n’est pas le fait de l’outil, mais de l’homme et de son cœur corrompu.
Reflux numérique
Le « crétin digital » serait un crétin avant d’être digital. Pareil pour le « salaud digital ». L’outil, lui, est hors de cause. Cette ineptie a été invalidée cent fois : si les acteurs du marché de l’attention actionnent des leviers neurologiques déjà existants (comme l’appétence pour le conflit ou la surprise), ils les excitent comme des mauvais génies, de façon très calculée. Au XXe siècle, la supercherie de ce mythe de la neutralité avait été mise au jour par Jacques Ellul qui démontrait que la technologie entraîne des changements civilisationnels à bas bruit. Et – c’est l’autre enseignement d’Ellul – ces changements civilisationnels ne font l’objet d’aucun débat, ni d’aucune décision collective.
C’est ici que le fataliste entre en scène. Alors que même les fondateurs de l’IA moderne réclament un moratoire sur la recherche, que les études se multiplient sur le désastre sanitaire des écrans, il devient de plus en plus difficile de nier la nature existentielle du péril. Aussi l’inertie prend-elle souvent le visage du fatalisme, déguisement d’un esprit capitulard et mou, qui rend les armes avant d’avoir combattu.
Le fataliste a identifié la menace civilisationnelle (au moins au sujet de l’IA générative, car il continue à croire que le smartphone est un simple « sujet de société »). Seulement, il considère la fuite en avant technologique comme un phénomène météorologique, aussi peu maîtrisable qu’un typhon ou une tempête de neige, dont il faudrait prendre son parti. Il est l’idiot utile des sorciers de la « Cerebral Valley ». Il prétend que nous ne disposerions d’aucune marge de manœuvre face aux technologies mortifères, si ce n’est d’« éduquer » les citoyens. Autrement dit, il faudrait subir. Le fataliste verrouille et circonscrit le débat. Il alimente une anticipation autoréalisatrice négative, à grande échelle : parce que nous pensons qu’on ne peut rien faire, il ne se passe rien.
Or, si les obstacles à une régulation drastique sont immenses, ils ne devraient pas préempter la question fondamentale : que voulons-nous ? Combien sommes-nous à désirer un reflux numérique ? Et aussi : quelle est l’utilité sociale des outils numériques ? Les gains pratiques compensent-ils la dislocation sociale et la destruction de l’intelligence ? Autrement dit, comme le préconise la neurologue Servane Mouton, il faut « évaluer enfin le coût global des technologies de l’information et de la communication pour la collectivité ».
Cette démarche serait une façon habile de détourner le vocabulaire des ingénieurs du chaos (obsédés par le rendement et les coûts d’opportunité), pour en faire un usage plus rigoureux, et plus humain. Mais aussi de « décomplexer » l’action publique : par exemple, est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? Est-il vraiment impossible de bannir les smartphones de certains espaces publics ?
L’interdiction des portables au lycée dès la rentrée 2026, envisagée par Emmanuel Macron, a été une belle surprise. C’est une mesure salutaire. Mais il faut aller beaucoup, beaucoup plus loin. Et vite. Chaque année qui passe rend l’action plus difficile : des nouvelles dépendances sont créées dont il devient difficile de se défaire. Contre le « crack digital » et les crimes contre l’intelligence humaine, la frilosité n’est plus de mise.
L’extrême droite trumpiste a montré qu’il n’existait aucun tabou, aucun obstacle infranchissable quand il s’agit de renverser de vieilles alliances et de remettre en cause des principes fondateurs de la démocratie américaine. Il y a là une leçon à prendre. Si on peut renverser la table pour le pire, on peut le faire pour le meilleur.
Abel Quentin est écrivain. Il est l’auteur de trois romans, « Sœur » (Editions de l’Observatoire, 2019), « Le Voyant d’Etampes » (Editions de l’Observatoire, 2021), prix de Flore 2021, et « Cabane » (Editions de l’Observatoire, 2024).
Abel Quentin (Ecrivain)
Extrait de "Le Déluge", de Stephen Markley.
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| livre repéré il y a deux étés chez Ptiluc (c'est le temps moyen pour q'une info atteigne mon cerveau) |
David Graeber "Dette : 5000 ans d'histoire"
Extrait de : Stephen, Markley. « Le Déluge. » Albin Michel
« Il ne faut pas oublier une chose : le point de départ de l’intégrisme islamiste, ce ne sont pas les théories des Frères musulmans, mais l’arrivée de la parabole dans les pays arabes. C’est quand, tout d’un coup, la modernité, le sexe, la liberté, tout fait irruption. Et les intégristes se sont sentis débordés.- La démocratie propose une image que théoriquement ils refusent mais qu’instinctivement ils désirent ?- Exactement. Le fait de pouvoir avoir cette image mais de ne pas la consommer en même temps, ça rend fou. Et c’est le cœur de tout.»
(..) Ces objections nous amènent à poser la question d’une réflexion nouvelle à propos du narcissisme et de prendre le risque de re-fonder quelque peu ce concept. Ce qui serait nécessaire, selon nous, consisterait à reprendre une réflexion à partir de ce que l’on sait actuellement du cerveau comme regroupement organisé, systémique, d’un ensemble de dizaines de milliards de neurones. Nous proposons de partir de là, bien entendu, avec le postulat matérialiste et réaliste sous-jacent que « le cerveau sécrète la pensée, comme le foie sécrète la bile » ; il est l’organe noble qui réalise les opérations de computation nécessaires pour nous dispenser les diverses fonctions cérébrales qui nous font des vivants et des humains qui perçoivent, mémorisent, se représentent le monde, imaginent, rêvent, réfléchissent, inventent, communiquent ; qui agissent de façon rationnelle, ou bien suivant des motivations inconscientes. C’est notre cerveau qui réalise aussi tout un ensemble d’opérations de traitement des informations, des niveaux conscients aux niveaux les plus inconscients. C’est enfin le cerveau qui produit le résultat sans doute le plus intriguant et le plus remarquable de tout ce travail : la conscience. Ce sentiment de conscience, conformément au cogito cartésien, est le tuf sur lequel prend place « l’amour porté à l’image de soi », le narcissisme. La question de la conscience, de son utilité, de sa pertinence, a été maintes fois débattue par les philosophes. Tantôt elle est le noyau primordial de toute vie psychique, tantôt elle est considérée comme un épiphénomène relativement superflu, la plupart de nos comportements et fonctionnements ne nécessitant aucune conscience, celle-ci n’apparaissant que dans un incessant et immédiat après-coup. Par contre, s’il est une fonction qui nécessite par principe la conscience, c’est bien le narcissisme qui dans sa définition même de «conscience de soi» (avant de devenir amour de soi) exige le préalable de la conscience. Il faut donc s’imaginer ces milliards de cellules, les neurones, qui tous ensemble, parviennent à réaliser ce champ psychique d’une conscience. Or, en tant que construction collective, le maintien tout au long de la vie éveillée de cette conscience unifiée ne doit pas être une tâche facile. Nous proposons là l’hypothèse de l’effort pour la constance de la conscience, ce qui signifie que la conscience n’est jamais, pour notre cerveau en tant que système cérébral, une donnée immédiate, naturelle, spontanée, comme « allant de soi », oserions-nous dire. Elle nécessite de la part de l’amas de neurones un travail constant de confirmation permanente de son existence en tant qu’unité.
Le modèle bouddhiste, au point de vue de son travail de discrimination psychologique, explique de façon très claire le développement et la nature du moi, de la conscience, ou « ego ». Au départ (il ne s’agit pas d’une chronologie réelle, mais d’un modèle de pensée présenté suivant une métaphore chronologique), on parle d’un «vide». Ce concept a été très mal traduit et très peu compris des occidentaux. Ils y voient généralement ce vide relatif, qui se distingue d’un plein, comme on dirait «cette bouteille est vide », ou « le vide de l’espace intergalactique ». Il ne s’agit pas du tout de cela dans la pensée bouddhiste. Ce « vide » concerne l’absence de préconceptions, un état « innocent » de la pensée, quelque chose qui doit se rapprocher au mieux de la pensée ouverte d’un très jeune enfant lorsqu’il est surpris et émerveillé dans la rencontre avec quelque chose de nouveau. Ce « vide » sera beaucoup mieux compris si l’on considère qu’il est tout ce qui reste de ténu dans une conscience simple une fois qu’on lui a retiré tous les développements qui vont suivre. Car à partir de ce « vide », comme (autre métaphore) la surface lisse d’une eau parfaitement calme, une sorte de « panique » apparaît spontanément. Cette panique représente une sorte de peur primordiale, peur du « vide », comme si le simple contact de l’esprit avec le monde portait en soi une inquiétude fondamentale. On pourrait traduire aujourd’hui cela en terme de fonction cérébrale de survie. Pour un amas de neurones, le contact avec le monde est une sorte d’irritation imparable. Les neurones sont des cellules hautement sensibles, dédiées à l’excitation et au traitement des informations. C’est à la fois leur force et leur faiblesse que d’être de façon constitutionnelle, pourrait-on dire, hyper- sensibilisées au contact avec le monde. C’est que l’évolution a sélectionné ces cellules hautement sensibles pour garantir la survie totale de l’organisme grâce à des capacités accrues d’appréhension du monde environnant. Une appréhension qui implique une perception-reconnaissance exacte en fonction d’une mémoire, une capacité à la catégorisation, et la première, la plus fondamentale et nécessaire des catégorisations est celle du classement dichotomique entre soi et non-soi. C’est une dualité essentielle qui se joue à tous les niveaux de l’organisme : entre toutes les cellules les systèmes de reconnaissance peptidique, génétique, le système immunitaire HLA, les systèmes de reconnaissance perceptifs du non-soi et de l’autre qui apparaissent très précocement après la naissance, de reconnaissance de soi (schéma corporel, cœnesthésie, image de soi) ; finalement, « Tout être vivant se doit de défendre son intégrité » (Dausset, 1990: 19) et le souci psychologique de narcissisation est le prolongement dans la sphère psychique d’un effort qui commence dès les premiers processus générateurs du vivant.
Pour la pensée bouddhiste, à partir de cette « panique », la surface de l’eau se trouble irrémédiablement et un processus s’enclenche qui prend la forme d’une entité, non pas solide, mais plutôt de quelque chose qui relève de l’illusion, de la croyance en un « soi- même », un « ego ». « L’esprit en proie à la confusion a tendance à se voir comme une chose solide et durable, mais c’est seulement un rassemblement de tendances, d’événements » (Trungpa, 1973: 122). Le moi, qui se croit une unité, n’est qu’un rassemblement d’agrégats, de conditions et de propriétés, qu’il organise en une illusoire unité. Les cinq « agrégats » traditionnellement reconnus par la philosophie bouddhiste sont la forme, la sensation, l’impulsion, le concept et la conscience. Il s’agit de la description d’un processus graduel de construction du moi. L’agrégat de la forme émerge du « vide » à partir de notre « panique ». C’est l’acte fondateur, le point de départ, l’amas organisé de neurones « sent » quelque chose, une forme (quelle qu’elle soit), et au même moment où cette forme se constitue, l’amas se constitue lui-même, de façon encore très embryonnaire, en tant que groupement : il est « cela » qui entre en contact avec la forme et la forme le fait exister tout autant qu’il fait exister la forme (« forme » renvoie bien ici au concept classique de gestalt), c’est une co-création entre l’amas neuronal et le monde, c’est la première enaction (Varela, 1993). Cette première séparation entre soi et le monde ne peut en rester là, l’amas cérébral, tout autant que l’organisme global qui l’héberge, a besoin de solidifier la forme, ce qui solidifiera par la même occasion le soi. Cette consolidation est la sensation, qui capture le monde au travers de qualités (le chaud, le froid, le sonore, le lumineux, le doux, l’espace, le temps, etc.), chacune de ces qualités est le signe fort d’une séparation : « Si je puis sentir cela là-bas, alors je dois être ici » (ibidem: 126).
L’ego poursuit son auto-élaboration avec le troisième agrégat, l’impulsion. Il s’agit de consolider la sensation elle-même en entrant en relation avec elle, selon trois schèmes de réaction encore très primordiaux et simples : être attiré vers, s’éloigner de, ou être indifférent. Si l’on observe des bactéries qui vont vers une source de nourriture, qui s’éloignent d’un agent agressif, ou qui restent statiques dans un milieu neutre, on aura une belle illustration de ce troisième agrégat. De la forme jusqu’à l’impulsion, en passant par la sensation, nous avions affaire à des sortes d’automatismes très simples. Avec le quatrième agrégat, le concept, on entre dans les développements complexes des fonctions interprétatives de l’ego. Le monde, et le soi, seront encore plus séparés et solidifiés, à partir d’un vaste système d’étiquetage intellectuel, d’interprétations, de théories, de croyances, de logiques. C’est à partir de là que le « je » commence à se nommer lui-même, en regard des choses dans le monde qu’il nomme aussi, c’est l’ego en tant qu’il se nomme lui-même « je suis ». Finalement, c’est avec la conscience, le cinquième agrégat, que le moi atteint son plus haut point de solidification, de fascination, mais encore d’illusion, puisque cette impression de solidification, de consistance, n’est que l’effet d’un assemblage. Vous regardez cette image avec une loupe et ne voyez que des points épars de diverses couleurs. Puis, vous vous éloignez de l’image et peu à peu, des points émergent une forme, une sensation, vous reconnaissez quelque chose, quelqu’un, c’est une photo, cela vous fait réagir, et vous pouvez mettre des mots, un nom sur cette photo et laisser des souvenirs vous envahir... Avec la conscience, le moi développe sa pensée, ses théories, ses émotions différenciées, il ne réagit plus seulement, il se comporte, il réfléchit, il spécule, projette, décide, vérifie, contrôle. Mais encore, le moi se met aussi à rêver, rêveries, à fantasmer ! Du fond des processus obscurs que gèrent nos neurones, et que la psychanalyse reconnaît comme l’inconscient, émerge en permanence, durant toute la vie éveillée et durant les phases de sommeil paradoxal, un flot plus ou moins dense et plus ou moins organisé de structures mentales. Cet écoulement de pensées est destiné à nous préserver du risque de la perte de soi. C’est quelque chose que nous pouvons expérimenter chaque jour, une expérience tellement triviale qu’elle passe complètement inaperçue. Il est vraiment incroyable que Freud qui a découvert tant de choses sur notre psychisme, n’ait jamais pu voir toute l’importance de cette hémorragie psychique du quotidien. Comment a-t-il fait pour analyser si finement la « psychopathologie de la vie quotidienne », nos « actes manqués», nos «rêves», nos «fantasmes», et ne pas voir, à aucun moment, le caractère contraignant de la pensée elle-même ? Même la pensée bouddhiste aurait pu l’aider à son époque, Kant, Schopenhauer et Nietzsche étaient déjà passés par là ! Nous pensons que Freud a manqué le train de la contrainte psychique pour deux raisons, l’une générale et culturelle, l’autre tout à fait personnelle. Il est tout d’abord très difficile pour un esprit occidental, surtout s’il est formé à la réflexion scientifique, rationnelle et rigoureuse, de voir la contrainte psychique. En effet, un tel entraînement à la pensée rigoureuse fait que nous ne nous arrêtons jamais, nous restons en permanence à cheval sur le flot mental, nous ne prenons aucune distance avec lui. Aussi nous restons totalement myopes à ce qui devrait autrement nous sauter aux yeux. Pourtant Freud, avec son expérience quotidienne de l’écoute analytique, de « l’attention flottante », qui est très proche de l’expérience méditative orientale, aurait dû s’apercevoir qu’il y avait là un point à étudier, à comprendre. Mais c’est là que nous touchons à la problématique personnelle de Freud, sa « tache aveugle », le point sur lequel a buté son auto-analyse (et qui aurait peut-être été dépassé s’il avait consenti à entreprendre une véritable psychanalyse) : l’addiction. Addicté à la cocaïne, un temps, puis au tabac (et très certainement à la sexualité : « Il m’est apparu que la masturbation est l’“addiction primaire”, et que les autres addictions, pour l’alcool, la morphine, le tabac, etc., ne rentrent dans la vie de l’individu qu’en tant que substitut et remplacement de la masturbation (...) on se demande évidemment si une telle toxicomanie est guérissable, et si l’analyse et la thérapie doivent s’arrêter ici, en se contentant de transformer une hystérie en neurasthénie » – Freud, 1954: lettre de Freud à Fliess en 1897), et refusant d’aborder ces problèmes, tant à son niveau personnel, qu’au niveau de sa théorie, Freud n’a jamais su prendre en compte son addiction à la pensée, celle qui lui a permis le travail acharné de réflexion et d’écriture à l’origine de son œuvre. C’est que le cinquième agrégat, la conscience, correspond bien à une addiction, c’est la première et la plus fondamentale de toutes les addictions : nous sommes tous drogués à notre pensée, à nos fantasmes en général et en particulier à nos fantasmes érotiques. En permanence nous avons besoin de penser, penser, du matin au levé, au soir au couché. C’est l’addiction prototypique de toutes les addictions et c’est d’ailleurs le défaut de penser qui entraîne, comme par compensation, les autres addictions (ou plus assurément, l’addiction, par exemple aux psychotropes, sexuelle, ou aux activités compulsives, sert à éviter l’addiction naturelle à la pensée, comme défense contre les angoisses que génère cette même pensée).
Suivant notre hypothèse de l’effort pour la constance de la conscience, celle-ci n’est donc jamais acquise de façon définitive, elle est le résultat d’un travail incessant pour son maintien. Nos neurones doivent déployer des efforts permanents pour la maintenir coûte que coûte, maintenir cette illusion d’une unité, d’un moi, du narcissisme. C’est que la « perte de conscience » menace en permanence l’amas organisé de neurones, et surtout la perte d’identité, de reconnaissance de soi. Notre moi est fragile, soluble dans la moindre expérience un peu déstabilisante. Les émotions « nous emportent », la colère « nous met hors de soi », un choc peut « nous faire perdre conscience », les modifications de notre apparence (changements pubertaires, de la sénescence, perte d’un bras, d’un sein...) remettent en question notre identité, « nous nous perdons à nous- mêmes ». Nos cinq agrégats, forme, sensation, impulsion, concept, conscience, ne sont pas des niveaux du moi séparés les uns des autres. Ils sont tous reliés entre eux et en permanence nous voyons émerger des formes, apparaître des sensations, nous sommes agités d’impulsions, nous avons besoin de catégoriser notre environnement, de penser, de rêver et de fantasmer.
Ce risque permanent de se perdre à soi-même et la contrainte psychique protectrice qui accompagne ce risque, prennent généralement la figure du désir. Comme l’explique Trungpa (1973: 149) : « Les pensées sont suscitées par l’insatisfaction, duhkha, le sentiment constamment répété que quelque chose manque, est incomplet dans nos vies. (...) A la longue, le seul fait d’être « moi » devient cause d’irritation ». Nous développerons plus loin notre modèle à ce propos, mais retenons déjà que le narcissisme s’érige sur une expérience constante d’insatisfaction. C’est là le résultat du risque de perte d’unité de l’amas neuronal. En disant que l’expérience d’unité n’est jamais acquise de façon définitive, qu’elle nécessite un incessant combat pour la survie, nous sous- entendons aussi que la perte de l’expérience d’unité, la perte du moi, est un sentiment sous-jacent permanent. En même temps que le moi se constitue (avec les cinq agrégats), il doit s’ériger sur le risque de n’être pas, il est un feu fragile, car illusoire, qui doit constamment être entretenu. Aussi, ce danger de perte du moi prend-il figure d’une sorte d’insatisfaction fondamentale. Le moi ne peut pas être satisfait, ce serait illogique. L’illusionniste peut faire son tour de magie, parce qu’il y a un truc ! Le moi ne peut être qu’un moi insatisfait car il est formé à partir de cette tare imparable : son inexistence. Son insatisfaction fondamentale génère en permanence le premier mouvement de toute insatisfaction : le désir. Et c’est à partir du désir, des désirs générés en permanence, que se constitue le flot mental des fantasmes (et des fantasmes érotiques).
Dans cette lutte contre l’anéantissement et pour le maintien d’une intégrité, le moi possède un allier de choix : l’autre. En effet, dans la recherche d’une confirmation de soi, autrui présente un très grand intérêt : il est perçu comme image spéculaire de soi et une bonne partie du narcissisme s’élabore sur une identification à l’autre ; d’autre part, l’autre s’adresse à nous comme si nous étions une unité, une personne, un moi, ce qui tend à renforcer, là encore, l’illusion de ce moi. Cependant, en troisième lieu, l’autre représente aussi une source inestimable de stimulations, il est le fantôme intime de toute notre vie psychique, nourrissant les désirs de l’ego, il garantit ainsi sa survie. Nous verrons qu’une bonne part des « troubles du moi » provient de l’interférence produite par ce besoin de l’autre, quand l’autre ne sert plus à confirmer le moi, mais lui fait courir le risque de se perdre lui-même.