lundi 9 mars 2026

Comme si Spinoza se l'était coincé dans un tiroir enchâssé

 Je tombe sur cet échange de mail dans ma poubelle, en date du 4 juin 21 :

Sinon aujourd’hui j’ai lu un passage de Morizot qui me rend sensible Spinoza et les Cherokees tout en les articulant de façon cohérente.
Et ça tue pas le cochon.

« Des générations de professeurs et de prêtres ont répété la morale du cocher : que la raison domine les passions (“Maîtrise-toi !”, dérivé de “Maîtrise ton cheval, ton esclave, ta femme !”).
À cette rengaine, Spinoza répond par une intuition limpide, que chacun a pu faire : on ne peut faire taire un désir que par un désir plus fort encore. Il le formule ainsi : “Un affect ne peut être contrarié ni supprimé que par un affect contraire et plus fort que l’affect à contrarier.” Il ne s’agit pas de mater le loup noir, mais de fortifier le loup blanc. La raison doit donc être un désir, et sa pratique doit être une grande joie, sinon elle sera impuissante à influencer l’action. Si être raisonnable dévitalise toutes les passions, alors cela rend triste. Donc cela rend faible, puisque la tristesse est un affaiblissement de la puissance : faible face aux désirs indésirables. Ou : cela nourrit le loup noir. »
(l’histoire du loup est un vieux conte amérindien cherokee. Le moi y est constitué par deux loups : un blanc, noble et joyeux ; et un noir, arrogant et bas. Voilà en substance ce que dit ce conte :
“En tout humain il y a deux loups, dit le vieux sachem.
Un noir et un blanc.
Le noir est sûr de son dû, effrayé de tout, donc colérique, plein de ressentiment, égoïste et cupide, parce qu’il n’a plus rien à donner.
Le blanc est fort et tranquille, lucide et juste, disponible, donc généreux, car il est assez solide pour ne pas se sentir agressé par les événements.”
Un enfant qui écoute l’histoire lui demande :
“Mais lequel des deux suis-je, alors ?
– Celui que tu nourris.”
(…)
« Si je suis fait entièrement de désirs, on pourrait se demander alors pourquoi certains doivent être favorisés plutôt que d’autres. Pourquoi ne suis-je pas aussi bien mes affects tristes, colère et haine, c’est-à-dire le loup noir en moi ? Pourquoi est-il raisonnable et bon de nourrir et favoriser le loup blanc ?
Je ne suis pas ma passion triste parce que je suis un conatus bien vivant, c’est-à-dire une force qui préfère la santé à la maladie, la nourriture au poison, la puissance tranquille et généreuse à l’impuissance frustrée et pleine de ressentiment. Chaque vivant s’efforce de persévérer dans son être, dans sa trajectoire d’augmentation de sa puissance d’agir et de penser, que la tristesse diminue. C’est le conatus vivant qui me fonde : on peut le figurer comme un fauve vigoureux qui piste et flaire la grande santé (le loup blanc en moi). Par lui, je ne peux pas vouloir être en mauvaise santé. Or la tristesse, c’est la maladie de l’âme, parce qu’elle diminue mes puissances. Je suis un conatus-fauve qui s’épanouit spontanément dans la joie active et se flétrit spontanément dans l’impuissance rageuse. Donc ma raison n’est pas une instance séparée, mais juste la tendance intelligente et vitale de ma puissance à aller vers la joie, vers les rapports de composition qui me renforcent et me donnent de la surabondance de force à partager avec les autres. La raison diplomatique n’est pas une faculté calculatrice froide – c’est le nom de l’intelligence propre au désir vital en moi, qui cherche la joie, et sait reconnaître et fuir les intoxications et les tristesses.
C’est ce sens du vital en soi qui n’a pas oublié la phrase définitive de Musil : “La seule preuve pour ou contre un être, c’est de savoir si sa présence nous abaisse ou nous élève.” Cette phrase est rigoureusement spinoziste dans sa compréhension du caractère relationnel de l’éthique (certains êtres, en effet, nous abaissent, alors qu’ils en élèvent d’autres. Certains êtres abaissent tout le monde, et là, ils sont vraiment toxiques). »
Extrait de: Morizot, Baptiste. « Manières d'être vivant. » iBooks. »

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Salut K.

Je te vois citer à longueur de blog Baptiste Morizot et Philippe Descola. Je sais bien que de nos jours, il n'y a plus rien ni personne par qui jurer, mais ces deux escrocs sont à la philosophie ce que Sarkozy ou Macron et leur clique sont à la politique. A la bonne époque, dans les années 80, on avait au moins l'honneur de faire semblant. En philosophie, les Deleuze, Derrida et autres charlatans lacanogorrhéens pouvaient passer aux yeux de tous pour des intellectuels sérieux, et en conséquence des gens futés comme Umberto Eco pouvaient se sentir obligés de leur répondre. Mais Morizot et Descola ne cherchent même plus à faire illusion.

Morizot, le futur BHLlâtre des années 2040, est visiblement - comme Frédéric Lenoir - un de ces frères-trois-points coincés au Siècle des Lumières, ne jurant que par la Divine Raison du Grand architecte, et qui ne sait pas que Goossens et son démon qui régit le démon qui régit l'Univers sont passés par là. Son interview sur le Blog hypersecret est à pisser de rire, ses photos à se rouler par terre, et j'espère bien que tu les as publiées dans ce but. Sa notion ridicule de capitalocène est une œillère qui ôte de la vue des milliers d'années d'histoire humaine - et pré-capitaliste (*) ; et s'il s'aveugle et feint de croire qu'une Humanité divinement bonne suit les plans divinement judicieux du Grand Architecte, c'est à mon avis juste pour lécher <remplacer par ce qu'on veut> du lectorat qui le nourrit.

Quant à Philippe Descola, croisé par hasard dans un reportage Arte, sa critique du dualisme nature/culture m'a paru fort douteuse - si l'on ne remet pas du même coup en question toutes les sciences, humaines ou non -, et la première impression qu'il m'a laissée est que son unique but avec tout cela était de devenir calife de l'anthropologie, à la mort du calife Haroun al Lévi-Strauss, ce qu'il est effectivement devenu.
De plus, je ne supporte pas Spinoza. C'est à cause de lui que j'ai eu huit en philo au bac.
"La seule preuve pour ou contre un être, c’est de savoir si sa présence nous abaisse ou nous élève", cite Morizot. Il ne fait aucun doute que la présence de Morizot m'abaisse.
Donc - mais ce n'est qu'une intuition (dans le sens non-kantien) - si tu ne veux pas que le John Warsen des années 2030 ait honte des posts de celui des années 2020, par pitié, cesse de les fourrer au Morizot et au Descola !
                                  D.

mercredi 28 janvier 2026

Démence numérique (2)

extrait de mail

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quand j’essaye de comprendre quelque chose aux réseaux sociaux, je regarde le blog d’Olivier Ertzscheid, un enseignant en sciences de l’information qui y connait quelque chose, il est urticant, mais pertinent.
Ses articles sont interminables mais alimentent la réflexion.

https://affordance.framasoft.org/2026/01/pourquoi-il-ne-faut-pas-interdire-les-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-mais-reflechir-a-interdire-cnews-aux-adultes-avec-le-droit-de-vote/

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end of transmission

dimanche 14 décembre 2025

Démence numérique

Abel Quentin, écrivain : « Face au désastre de l’IA générative, une critique abrupte, radicale est nécessaire »

L’auteur appelle, dans une tribune au « Monde », à refuser tout fatalisme devant l’essor de l’intelligence artificielle générative, qu’il décrit comme un péril social, culturel et politique de grande ampleur. Selon lui, une régulation drastique devrait être de mise.

Publié dans le journal Le Monde le 08 décembre 2025 à 14h00




Face à la démence numérique et à la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) générative, il est urgent de cultiver l’esprit d’enfance, de retrouver la spontanéité du gosse au bout de la table, qui pose des questions comme elles lui viennent. Pourquoi autorise-t-on la publicité pour les smartphones, puisqu’ils sont aussi addictifs que des pipes à crack ? Pourquoi ne pas en interdire purement et simplement la vente et l’usage aux mineurs ? Est-il bon que l’IA générative soit laissée à disposition du public, puisqu’elle représente un désastre écologique et éducatif ? Pourquoi nous infliger une punition collective, que tout le monde subit sans l’avoir choisie ?


Depuis dix ans, tout a été écrit sur ce processus d’aliénation « sans équivalent dans l’histoire de l’humanité », selon les mots du chercheur en neurosciences Michel Desmurget. Son caractère délibéré a été admis par certains de ses organisateurs. Ancien président de Facebook, Sean Parker a reconnu que le réseau social a été conçu autour de « l’exploitation de la vulnérabilité de l’humain et sa psychologie ». Et d’ajouter : « Dieu sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants (…) Les inventeurs, les créateurs – comme moi, Mark [Zuckerberg], Kevin Systrom d’Instagram et tous ces gens – avions bien compris cela, c’était conscient. Et on l’a fait quand même. »


Les experts s’accordent sur le constat d’un gâchis gigantesque, alors que le temps de cerveau disponible avait augmenté comme jamais, au cours du dernier siècle. Depuis 2022, la révolution de l’IA générative fait courir un péril plus vaste encore : que l’homme renonce définitivement à lui-même.


Une critique abrupte, radicale est nécessaire. Elle se fait un peu entendre, mais bute contre une énorme force d’inertie, faite de fascination servile, de résignation et de scepticisme goguenard. Comme souvent, les fous se présentent comme des gens raisonnables : « C’est le sens de l’histoire », etc. Eternels mantras de ceux qui confondent encore innovation et progrès, et sautent dans des trains en marche avant de demander au chauffeur la destination. « Heureux les simples d’esprit », répondent-ils, pleins de mépris, à celui qui questionne l’utilité sociale de l’IA générative. Traduire : « Pauvres types, qui rejetez ce qui dépasse votre entendement. » Et bien, revendiquons l’injure. Simple d’esprit, quel beau titre ! Il faut dire des choses très simples, en effet. Et dire « monstrueux » quand ce que l’on voit est monstrueux.


Notre démission collective se nourrit de mythes. Celui du rêve d’émancipation que portaient, à l’origine, les technologies numériques : vieille idée depuis longtemps trahie mais qui continue à briller, tel un astre mort. Celui, plus puissant encore, de la neutralité technologique. La fable selon laquelle « les technologies numériques ne sont pas intrinsèquement dangereuses, ça dépend de l’usage qu’on en fait ». Ce discours de drogué consiste à admettre, du bout des lèvres, des dérives, tout en se hâtant de préciser que cette déferlante cognitive n’est pas intrinsèquement nocive : seuls le sont certains usagers irresponsables, et une régulation à la marge en corrigera les excès. Appliqué au numérique, ça donnerait : son usage ne reflète jamais que l’âme de l’homme. Si les détenteurs de smartphones tombent dans un puits sans fond, sont incapables de s’autolimiter, se repaissent des contenus stupides, haineux ou mensongers, ce n’est pas le fait de l’outil, mais de l’homme et de son cœur corrompu.


Reflux numérique

Le « crétin digital » serait un crétin avant d’être digital. Pareil pour le « salaud digital ». L’outil, lui, est hors de cause. Cette ineptie a été invalidée cent fois : si les acteurs du marché de l’attention actionnent des leviers neurologiques déjà existants (comme l’appétence pour le conflit ou la surprise), ils les excitent comme des mauvais génies, de façon très calculée. Au XXe siècle, la supercherie de ce mythe de la neutralité avait été mise au jour par Jacques Ellul qui démontrait que la technologie entraîne des changements civilisationnels à bas bruit. Et – c’est l’autre enseignement d’Ellul – ces changements civilisationnels ne font l’objet d’aucun débat, ni d’aucune décision collective.


C’est ici que le fataliste entre en scène. Alors que même les fondateurs de l’IA moderne réclament un moratoire sur la recherche, que les études se multiplient sur le désastre sanitaire des écrans, il devient de plus en plus difficile de nier la nature existentielle du péril. Aussi l’inertie prend-elle souvent le visage du fatalisme, déguisement d’un esprit capitulard et mou, qui rend les armes avant d’avoir combattu.


Le fataliste a identifié la menace civilisationnelle (au moins au sujet de l’IA générative, car il continue à croire que le smartphone est un simple « sujet de société »). Seulement, il considère la fuite en avant technologique comme un phénomène météorologique, aussi peu maîtrisable qu’un typhon ou une tempête de neige, dont il faudrait prendre son parti. Il est l’idiot utile des sorciers de la « Cerebral Valley ». Il prétend que nous ne disposerions d’aucune marge de manœuvre face aux technologies mortifères, si ce n’est d’« éduquer » les citoyens. Autrement dit, il faudrait subir. Le fataliste verrouille et circonscrit le débat. Il alimente une anticipation autoréalisatrice négative, à grande échelle : parce que nous pensons qu’on ne peut rien faire, il ne se passe rien.

Or, si les obstacles à une régulation drastique sont immenses, ils ne devraient pas préempter la question fondamentale : que voulons-nous ? Combien sommes-nous à désirer un reflux numérique ? Et aussi : quelle est l’utilité sociale des outils numériques ? Les gains pratiques compensent-ils la dislocation sociale et la destruction de l’intelligence ? Autrement dit, comme le préconise la neurologue Servane Mouton, il faut « évaluer enfin le coût global des technologies de l’information et de la communication pour la collectivité ».


Cette démarche serait une façon habile de détourner le vocabulaire des ingénieurs du chaos (obsédés par le rendement et les coûts d’opportunité), pour en faire un usage plus rigoureux, et plus humain. Mais aussi de « décomplexer » l’action publique : par exemple, est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? Est-il vraiment impossible de bannir les smartphones de certains espaces publics ?


L’interdiction des portables au lycée dès la rentrée 2026, envisagée par Emmanuel Macron, a été une belle surprise. C’est une mesure salutaire. Mais il faut aller beaucoup, beaucoup plus loin. Et vite. Chaque année qui passe rend l’action plus difficile : des nouvelles dépendances sont créées dont il devient difficile de se défaire. Contre le « crack digital » et les crimes contre l’intelligence humaine, la frilosité n’est plus de mise.


L’extrême droite trumpiste a montré qu’il n’existait aucun tabou, aucun obstacle infranchissable quand il s’agit de renverser de vieilles alliances et de remettre en cause des principes fondateurs de la démocratie américaine. Il y a là une leçon à prendre. Si on peut renverser la table pour le pire, on peut le faire pour le meilleur.


Abel Quentin est écrivain. Il est l’auteur de trois romans, « Sœur » (Editions de l’Observatoire, 2019), « Le Voyant d’Etampes » (Editions de l’Observatoire, 2021), prix de Flore 2021, et « Cabane » (Editions de l’Observatoire, 2024).


Abel Quentin (Ecrivain)


https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/abel-quentin-ecrivain-face-aux-risques-de-l-ia-une-critique-abrupte-radicale-est-necessaire_6656477_3232.html 

mardi 25 novembre 2025

pour faire quoi ?

Renaître, mourir, puis renaître à nouveau, d’accord, mais pour faire quoi ?

Corentin Lê dans sa critique d'Alien : Romulus

Un mal entraîne un bien, et un bien entraîne un mal.
Quelqu'un qui souffre entame une ascèse. Son ascèse le rend meilleur. Devenant meilleur il se la joue et devient puant. Etant puant ça lui retombe sur la figure, et il souffre. Souffrant, il a un accès d'humilité. Son humilité le rend meilleur. Devenant meilleur il redevient puant...
Où est l'éveil dans tout ça ?
Les amis, il serait temps de voir que ça n'a pas de fin.


Flo, quelque part dans la mailing list conscience-lucidité, August 15, 2003.

jeudi 6 novembre 2025

Vita brevis

 message Whatsapp envoyé à ma soeur, qui battait le beurre

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Le présent est l'instant éternellement fuyant et impalpable au cours duquel nous sommes expropriés du passé pour être projetés vers le futur, bien que demain n'arrive jamais (on dirait un film de James Bond), qu'on soit toujours aujourd'hui, et que le futur final, nous le connaissons : nous chutons tête la première vers notre mort, à la vitesse sidérale de 24 heures par jour. 

Impossible d'y échapper. 

Et nous nommons cela "grandir", "mûrir", "progresser". 

Pas étonnant que cette perspective nous terrifie au point de chercher refuge dans les raisonnements qui se mordent la queue, dans des tentatives hypermnésiques de remonter en 1973 y établir un camp de base puis une colonie de peuplement, ou dans l'humour, quantique ou non. 

Dans le roman Pastorale américaine de Philip Roth que m'a récemment suggéré de lire Ramon Pipin, quand la maitresse demande «  Qu’est-ce que la vie ? » à sa classe de sixième, pendant que les autres élèves transpiraient avec zèle sur leurs idées pseudo-profondes, Meredith, après avoir passé une heure à réfléchir, écrit une seule phrase péremptoire, loin des platitudes : « La vie n’est qu’une courte période de temps pendant laquelle on est vivant. »  

extrait d’une rédaction de CE2 écrite en 1969 par Chris* P*, école du bourg de Perros-Guirec, classe de monsieur Leroy (l'amant secret de Madame Jégou) 😱😂🤮👨🏼‍🦽

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mardi 28 octobre 2025

Charlie Martel

« Il ne faut pas oublier une chose : le point de départ de l’intégrisme islamiste, ce ne sont pas les théories des Frères musulmans, mais l’arrivée de la parabole dans les pays arabes. C’est quand, tout d’un coup, la modernité, le sexe, la liberté, tout fait irruption. Et les intégristes se sont sentis débordés.
- La démocratie propose une image que théoriquement ils refusent mais qu’instinctivement ils désirent ?
Exactement. Le fait de pouvoir avoir cette image mais dene pas la consommer en même temps, ça rend fou. Et c’est le coeur de tout.»


Malek Boutih, dans le Charlie Hebdo du 11 mars (mais je sais plus quelle année)

samedi 25 octobre 2025

Jakób et Moliwda

« Nahman, que le bon vin de la cave de Jakób a détendu, dit à Moliwda :
– Quand tu considères que le monde est bon, le mal devient exception, lacune, erreur, et plus rien n’a de sens. Quand tu pars du principe inverse, que le monde est mauvais et le bien une exception, alors tout s’ordonne intelligiblement. Pourquoi ne voulons-nous pas voir ce qui est évident ?
Moliwda poursuit sur le sujet :
– Chez moi, au village, on dit que le monde est divisé en deux, deux forces motrices, la bonne et la mauvaise…
– C’est quoi « ton » village ? interroge Nahman la bouche pleine.
Moliwda l’éconduit d’un geste impatient de la main et poursuit :
– Il n’y a pas un homme qui ne veuille du mal à un autre, d’État qui ne se réjouisse de la chute d’un autre, de marchand qui ne veuille la faillite de son voisin… Livrez-moi celui qui a créé cela. Celui qui a bâclé son travail !
– Laisse tomber, Moliwda, le calme Nahman. Tiens, mange ! Tu ne manges pas, tu ne fais que boire.
Tout le monde s’égosille à qui mieux mieux ; manifestement, Moliwda a mis un bâton dans la fourmilière. Il rompt un morceau de galette qu’il trempe dans de l’huile aux herbes.
– C’est comment chez toi ? ose encore lui demander Nahman. Tu pourrais nous montrer comment on y vit.
– Je ne sais pas, tergiverse Moliwda, le regard légèrement trouble par excès de vin. Il faudrait que tu me jures de garder le secret.
Sans hésiter, Nahman acquiesce d’un mouvement de tête. Cela lui semble évident. Moliwda ajoute du vin dans leurs godets, un cru tellement sombre qu’il laisse sur les lèvres un dépôt violet.
- Chez nous, commence Moliwda en bafouillant, je vais te le faire court, tout est horizontal, la lumière et l’obscurité. Et l’obscurité attaque la lumière, et Dieu crée les hommes pour avoir de l’aide, pour qu’ils défendent la lumière.
Nahman repousse son assiette et lève le regard vers son ami. Moliwda voit ses yeux sombres et profonds. Les bruits de la ripaille s’éloignent d’eux. Nahman parle à voix basse des quatre plus grands paradoxes auxquels il faut réfléchir, sans quoi l’on ne peut pas être un homme pensant.
– D’abord, Dieu, pour créer un monde fini, a dû se restreindre ; mais la part infinie de Dieu, qui n’est en rien engagée dans la création, persiste. N’est-ce pas ? demande-t-il à Moliwda pour s’assurer que celui-ci comprend ce langage.
Moliwda acquiesce, Nahman poursuit en disant que, si l’on admet que la conception du monde créé n’est que l’une du nombre infini d’idées présentes dans l’esprit divin, alors elle est certainement marginale et sans importance. Il se peut que Dieu n’ait même pas remarqué qu’Il créait quelque chose. De nouveau Nahman observe attentivement la réaction de Moliwda. Celui-ci inspire profondément.
– Deuxièmement, poursuit Nahman, la Création, en tant que part infime de l’esprit divin, L’indiffère et Il s’y engage à peine ; du point de vue humain, nous pouvons percevoir cette indifférence comme de l’hostilité.

Moliwda boit son vin d’un trait et repose bruyamment le godet sur la table.
– Troisièmement, poursuit Nahman à voix basse, l’Absolu, parce que infiniment parfait, n’avait aucune raison de créer le monde. Cette partie de Lui qui induisit la création du monde fut obligée de se montrer plus rusée que les autres et elle doit continuer à l’être ; et, nous, nous sommes impliqués dans ses ruses. Tu saisis ? Nous prenons part à la guerre. Et, quatrièmement, en tant qu’Absolu, Dieu a dû se restreindre pour qu’advienne notre monde fini. Pour Lui, notre monde est un exil. Tu comprends ? Pour créer le monde, Dieu Tout-Puissant a dû se rendre faible et soumis comme une femme.
Les deux amis restent assis en silence, épuisés. Le vacarme du festin leur revient aux oreilles, ils entendent la voix de Jakób qui raconte des histoires salaces. Ensuite, Moliwda, complètement ivre, donne longuement des tapes dans le dos de Nahman, jusqu’à susciter des plaisanteries grossières. Il pose alors la tête sur l’épaule de son ami et marmonne dans sa manche :
– Je le sais. »

Olga Tokarczuk, Les livres de Jakób