mardi 1 septembre 2026

le capitalisme de la solitude

Paul Klotz, essayiste : « La solitude est devenue une ressource délibérément recherchée et exploitée par les acteurs du numérique »


Alors que le procès de Meta, accusé d’avoir délibérément rendu les adolescents addictifs à Facebook et à Instagram, bat son plein aux Etats-Unis, l’expert associé à la Fondation Jean Jaurès explique, dans un entretien au « Monde », qu’il existe un « capitalisme de la solitude » entretenu par les plateformes numériques, qui en tirent profit.

Propos recueillis par Béatrice Madeline
Publié dans Le Monde le 26 août 2026 

Dans une note publiée mercredi 26 août par la Fondation Jean Jaurès, l’essayiste, auteur de Contre la brutalisation de nos existences (Flammarion, 176 pages, 20 euros), et haut fonctionnaire Paul Klotz décrit comment les acteurs économiques, en particulier les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), ont contribué à engendrer de l’isolement chez les individus, pour ensuite mieux leur vendre produits et services destinés à atténuer la solitude ainsi créée.

Selon vous, on peut aujourd’hui parler du « capitalisme de la solitude ». De quoi s’agit-il ?

Je définis le « capitalisme de la solitude » comme un système économique dans lequel la solitude est passée du statut de phénomène non intentionnel à celui de ressource délibérément recherchée et exploitée. Il est principalement le fait des acteurs du numérique dont les services produisent de la solitude, l’entretiennent et en tirent profit, notamment avec les réseaux sociaux ou les « compagnons IA ».
 

Ce système n’est pas le fruit du hasard ou des circonstances : même s’il est formellement impossible d’établir une intentionnalité, plusieurs indices convergents démontrent qu’il y a un intérêt économique à la création et à l’alimentation de l’isolement.
 
Sur quels ressorts ce modèle fonctionne-t-il ?

Le modèle économique des plateformes, on le sait, repose sur le temps d’usage de l’utilisateur. Plus il passe de temps à surfer et à scroller sur un réseau, plus il livre de données personnelles qui seront revendues à des annonceurs voulant acheter son attention. Or, pour maximiser ce temps d’usage, il faut mettre en place des mécanismes addictifs qui éloignent l’utilisateur de ses sociabilités réelles.


Ainsi, le premier maillon du système produit de l’isolement, puisque l’utilisateur est littéralement captivé : à mesure qu’il scrolle, ses compétences relationnelles s’atrophient, et le coût de sortie de la plateforme devient de plus en plus élevé.

Ensuite, une personne seule a davantage de valeur sur le « marché de l’attention », et cela pour deux raisons : elle produit un volume de préférences plus dense, donc davantage d’annonceurs se la disputent, et son isolement prédit également une consommation matérielle future plus grande. L’utilisateur seul est donc celui qui génère le plus de revenus pour la plateforme.
 


Enfin, troisième canal : la tech vend des services payants contre la solitude, promettant aux utilisateurs de sortir de l’isolement qu’elle a elle-même créé. C’est le rôle des applications de rencontre, des sites pour se faire des amis, ou plus récemment des compagnons IA, ces agents conversationnels spécifiquement conçus pour créer et entretenir des relations affectives.
Le fonctionnement de ces « compagnons », dont le modèle économique repose sur l’aspiration d’un maximum de données de l’utilisateur, est élaboré pour créer un véritable verrou émotionnel dont il est difficile de sortir. L’impact est considérable : aux Etats-Unis, 20 % des adolescents disent préférer passer du temps avec une intelligence artificielle (IA) plutôt qu’avec un camarade. En France, selon le Baromètre du numérique − cité dans une note du Crédoc de juin intitulée « L’IA émotionnelle, un ami qui vous veut du bien ? » −, 23 % des moins de 40 ans disent recourir à une IA comme « soutien psychologique », « ami », ou « amoureux ».
 
En quoi est-ce un enjeu économique ?

Les impacts de la dépendance aux réseaux sociaux et à l’IA émotionnelle sont connus et documentés : dégradation des capacités relationnelles et cognitives, de la capacité de concentration, de la santé mentale des individus. Ces effets négatifs sur la santé physique et mentale pèsent non seulement sur les personnes touchées, parfois avec des conséquences graves, mais sur la société tout entière. Les dépenses de santé mentale d’une personne souffrant de solitude sont supérieures de 10 % à celles d’une personne qui n’en souffre pas. Sans compter les effets moins mesurables, mais bien plus massifs, sur la productivité globale : le taux de non-recours au droit explose avec la solitude, tout comme les difficultés à sortir du chômage.

Que peut faire la puissance publique pour lutter contre ce système ?

Bien sûr, un point positif serait d’obliger les plateformes à prouver qu’elles ne créent pas de mécanismes addictifs avant de mettre un nouveau service sur le marché. C’était l’une des propositions de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, en 2024.

Je propose aussi d’instaurer un moratoire interdisant les agents conversationnels aux moins de 16 ans, le temps que les effets psychosociaux de ces technologies soient établis scientifiquement. Mais la puissance publique a d’autres moyens d’intervenir. La lutte contre la précarité économique est essentielle, car les enquêtes montrent qu’il s’agit de l’un des premiers facteurs de solitude.
 

On peut aussi réfléchir à créer davantage de lieux de rencontre collectifs : il existe un courant de l’urbanisme qui s’appelle l’« urbanisme relationnel », et qui montre que certains aménagements de l’espace public peuvent contribuer à améliorer le taux de rencontre des gens. Je propose pour ma part de créer un « service public du bénévolat » : les mairies, par exemple, pourraient recenser les besoins des associations, et demander aux citoyens de donner de leur temps chaque fois qu’ils viennent faire une démarche administrative. Si on veut lutter contre tous les types de solitude, ce sont tous les leviers des politiques publiques qu’il faut activer.
 
Vous estimez qu’in fine ce capitalisme de la solitude peut aussi avoir des implications politiques, en favorisant les extrêmes…

Par ce système capitaliste qui crée et entretient de la solitude, on fragilise la société tout entière. D’abord parce que la solitude produite par les plateformes du numérique enferme les individus dans leurs propres préférences, conforte leurs besoins et s’oppose à l’expérience de l’altérité. Elle les rend plus perméables aux discours simplistes.

Ensuite, comme le montre Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme [1951], dans les sociétés où l’isolement social a prospéré, les citoyens ont plus facilement recours aux dirigeants autoritaires, car ils proposent un contre-modèle à l’atomisation sociale. L’idéologie totalitaire offre aux individus une appartenance fictive qui se substitue aux liens familiaux, amoureux ou amicaux.

Malgré ces implications inquiétantes, la solitude est aujourd’hui quasiment absente des débats politiques. Qu’en pensez-vous ?

Il n’y a pas de sujet plus politique que la solitude. Comment prétendre gouverner en démocratie sans prêter attention au ciment social qui lie les citoyens ? Je déplore que la solitude soit souvent traitée comme un sujet de « marketing politique » qui permet d’envoyer des signaux à la jeunesse, souvent avec beaucoup de stéréotypes, sans jamais s’attaquer aux causes profondes de ce phénomène.

Au Royaume-Uni, un ministère de la solitude avait été créé [en 2018] dans cette perspective de communication. Il s’est avéré n’être qu’une administration saupoudrant d’aides publiques des projets épars valorisant le lien social. Ne reproduisons pas les mêmes erreurs. Nous devons comprendre la solitude comme un système, et c’est l’objet de cette notion de capitalisme de la solitude.

jeudi 27 août 2026

Polymères

« En dépit des efforts effectués dans le monde entier pour obtenir la formation de nuages, le volume des chutes de pluie continuait à diminuer. Ces opérations prirent fin quand il fut évident que non seulement il n’y avait pas de pluie, mais qu’il n’y avait pas de nuages. Dès lors, l’attention se porta sur l’ultime source des chutes de pluie – la surface des océans. Le plus bref des examens scientifiques fut largement suffisant pour montrer que là résidaient les origines de la sécheresse.
Recouvrant, au large, les eaux des océans du monde, à une distance d’environ mille six cents kilomètres de la côte, se trouvait une pellicule mono-moléculaire, mince mais élastique, constituée d’un complexe de polymères à longue chaîne saturés, engendrés à l’intérieur de la mer par les grandes quantités de déchets industriels déversés dans les bassins océaniques pendant les cinquante dernières années. Cette membrane résistante et perméable à l’oxygène gisant entre les deux faces air-eau empêchait presque toute évaporation des eaux de surface dans l’atmosphère.
Bien que la structure de ces polymères eût été rapidement identifiée, on ne trouva aucun moyen de les faire disparaître. Les systèmes de chaînons saturés dans le bain organique parfait de la mer n’étaient absolument pas réactifs, et formaient une pellicule étanche intacte qui ne se brisait que lorsque l’eau était violemment agitée. Des flottilles de chalutiers et de bâtiments de guerre équipés de fléaux rotatifs commencèrent à sillonner les côtes de l’Atlantique et du Pacifique de l’Amérique du Nord, et les bords de mer d’Europe occidentale, mais sans résultats à long terme. De plus, ce remuement ne produisit qu’un répit temporaire – car la pellicule se recomposa en s’étendant latéralement à partir de la surface environnante, rechargée par la condensation issue du réservoir qui se trouvait en dessous. Le mécanisme de formation de ces polymères demeurait obscur, mais des millions de tonnes de rejets industriels hautement réactifs – des résidus de pétrole inutilisables, des catalyseurs et des solvants contaminés – étaient encore déchargés dans la mer, où ils se mêlaient aux combinaisons des déchets des stations d’énergie atomique et des eaux d’égout. Avec ce mélange, la mer avait façonné une sorte de peau n’ayant que quelques atomes d’épaisseur, mais assez solide pour ruiner, en les privant d’humidité, les terres qu’irriguait jadis celle-ci. Ce châtiment né de la mer avait toujours impressionné Ransom par la simplicité de sa justice. On avait longtemps employé l’alcool acétylique pour empêcher l’évaporation des réservoirs d’eau, et la nature s’était contentée de développer ce principe, tout en provoquant un dévoiement fractionnaire, d’abord imperceptible, de l’équilibre des éléments. Comme pour torturer davantage l’humanité, les cumulus ondoyants – pareils à des madones porteuses d’eau fraîche – qui se formaient encore au-dessus des surfaces océanes centrales, se dirigeaient régulièrement vers les côtes ; mais ils déposaient toujours leur chargement dans l’air sec non saturé au-dessus des eaux étanchéifiées du large, et jamais sur la terre qui pleurait »

J G Ballard. « Sécheresse. » (1965)



jeudi 13 août 2026

la chair à canon

Pour prendre des vulnérables dans les mailles du filet, il y a les discussions au pied des immeubles. On y sépare rapidement ceux qui ont une fascination pour les gangsters et ceux pour qui tout ça n’a aucun intérêt. L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va se détourner des trafics. Ils vont tout faire pour se construire une carrière par la voie républicaine, l’école, la formation… Ils vont se battre pour réussir un peu, malgré toutes leurs vulnérabilités, leur nom, leur genre, leur couleur, leur adresse, leur situation familiale, leurs blessures, leurs misères… Ils savent que cela sera plus dur que pour d’autres, mais ils tenteront le coup tout de même, surmontant les difficultés. 
L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va donc rejoindre la longue traîne de l’économie légale et son cortège de petits boulots, livreurs, agents de sécurité et, escroquerie suprême, auto-entrepreneurs. « Chef de mes couilles », me résumait l’un d’eux. Les autres seront attrapés par cette queue de Pareto de l’économie criminelle, les petites mains, les mains-noires, la chair à canon. Le légal en pire.
Ça se joue donc quand vient le temps pour les adolescents de la socialisation autonome. Il y a toujours quelqu’un au point de stups, une petite histoire qui traîne, des méfaits, des embrouilles, ce que tout un chacun aime entendre, il ne faut pas se le cacher, cette fascination du mal, nos plus bas instincts récompensés. Le réseau a ses légendes, ses héros, ses traîtres, ses intrépides, ses sanguinaires. Ils sont les allégories vivantes de ce cynisme gras qui a envahi le monde. 
La réussite à tout prix. Comme le « J’assume » des politiques, détourné de son sens originel. Le « J’en tirerai les conséquences » d’un « J’assume » est devenu un « Je m’en bats les couilles » d’indifférence, un « Je fais ce que je veux ». Ceux qui adhèrent à ces histoires de gens qui « assument » présentent toujours une vulnérabilité psychique, physique ou familiale. Ils le sentent bien, qu’ils sont fragiles, ils en ont l’intuition. Pour eux, être naïf dans un monde hostile, c’est se condamner à mort. Ils l’entendent, ils le vivent : le monde n’est pas guidé par la justice, mais par l’intérêt. Voilà ce qu’ils assument. 
La morale est renversée : ce qui me pénalise est mauvais, ce qui me favorise est bon. Cette mode de « l’histoire de rue », avec ses légendes et ses vérités, leur donne un objectif. Puisque dans le monde « normal », celui « des Français », rien ne leur semble possible, autant s’en remettre au destin. Le mektoub. Un fatalisme pragmatique si souvent décrit par le rap moderne, celui qui remplit les stades. Rappeurs et chaînes Telegram, YouTube, Snapchat spécialisés dans le banditisme de quartier sont les chargés de communication des trafiquants de stups du pays. 
Le mode de vie « trafiquant de drogue » devient le nouveau conformisme. Certains vulnérables voudront en être. Loin d’être une contre-culture, c’est désormais une culture libérale et jusqu’au-boutiste. La main invisible d’Adam Smith a dégénéré pour devenir la main du diable de Maurice Tourneur. Cette main diabolique se retourne contre ceux qui espéraient qu’elle leur remplisse les poches. Elle les tient. Elle fait mal aux individus, elle les serre à la gorge jusqu’à ce qu’ils payent, avec leur argent, leur liberté ou leur vie. Elle fait souffrir des familles entières, cette main du diable, en enlevant des gosses pour en exploiter chacune des faiblesses. Il n’y a pas de chef, rien n’est pensé. Le réseau est bête, comme tous les flux financiers, indifférent, avançant au mépris de toute conséquence.
De plus en plus, pour attirer quelques lecteurs et gagner quelques clics, on joue à se faire peur, on parle de cartels. Pour attirer l’attention sur le manque de moyens alloués à la justice, des magistrats décrivent Marseille comme une « narcoville ». L’assassinat d’un gamin dans une guerre entre réseaux est un « narcomicide », perpétré par des « nacotrafiquants » pleins aux as. Ces terribles « méchants » méritent qu’on les combatte avec de gros moyens, qu’on mette le paquet, des flics et encore des flics, des opérations coup de poing, pilonnage, place nette et taille XXL, s’il vous plaît. On va couper des têtes ! …
Mais il n’y a pas de tête. Rien à couper. L’économie du mal a suivi la même pente que l’économie légale, elle s’est segmentée, ubérisée, archipélisée, sans chaîne de commandement, elle est régie par des relations commerciales éternellement remplaçables.
Le banditisme des stups compte cinq niveaux. Une délinquance de débrouille sert les malfaiteurs de quartier. Ces derniers, sur le « terrain » qu’ils défendent et tentent d’accroître, s’organisent de façon entrepreneuriale, avec des métiers, une hiérarchie et des règles. Ceux-là dépendent d’une pègre internationale, les producteurs et les transitaires, elle-même liée à un banditisme financier, bout de la chaîne, qui a la trésorerie suffisante pour investir et les réseaux fiscaux nécessaires pour blanchir. 
Les cinq niveaux donc : débrouillardise, territorial, entrepreneurial, international, financier. Chaque niveau de délinquance dépend de celui qui est au-dessus. Dans cette stratification du crime, les transfuges de classe sont rares. On se bat donc à son propre étage, pour en être le chef et tenter parfois de passer une tête au-dessus, mais cela ne dure jamais, tout juste le temps de poster quelques photos sur les réseaux sociaux cryptés avant de finir mort ou en prison. 
Dans cette longue traîne, les milliards sont en haut, les emmerdes en bas.Prenons les données fournies par le ministère de l’Intérieur. En 2023, le chiffre d’affaires des trafics de stupéfiants en France était estimé à 3,5 milliards d’euros. Le nombre de travailleurs des stups serait actuellement de deux cent mille. Dans un monde juste, chacun toucherait 1 458,33 euros par mois. Soit l’équivalent du Smic. Mais il y a des charges : l’achat des stocks de drogue, des armes, des portables cryptés, le coût des cavales, des avocats… Au moins la moitié du chiffre d’affaires y passe, et encore, je vois petit. 
Reste alors à tous ces travailleurs des stups moins de 730 euros mensuels. Sauf que le partage est loin d’être équitable. Le haut de la chaîne prend presque tout, et dessous, on récupère les miettes, les dettes, la police, la justice et les meurtres entre concurrents. Vous croyez quoi ? Que le monde des stupéfiants est rémunérateur pour tous ? qu’il partage ? Des trotskistes aussi, tant qu’on y est… L’utopie d’une opulence collective enfin réalisée… 
Eh bien non. Dans les stups, on se flingue, on carotte, on exploite, on vole, on raquette, et on tue avec pour seul objectif d’en avoir le plus possible pour soi seul.Le grand banditisme a trouvé cette organisation géniale : on laisse le terrain aux jeunes, qu’on alimente de fantasmes et de rêves, ils s’entretuent pour vendre la came, dont ils doivent au plus vite rembourser l’achat aux grossistes et semi-grossistes, prennent sur eux toute la politique répressive et ne parviennent ainsi jamais à une ascension par le crime, ce qui constituerait un danger. Chacun reste à sa place. En guerre permanente, obligés de se refaire ou d’investir, les jeunes du « terrain » n’ont jamais le temps de négocier auprès des fournisseurs internationaux, les grossistes qui maintiennent des prix forts. Le délire du gérant d’un point de stups à 8 000 euros par mois trahit une approche simpliste et stupide, après lecture d’une feuille de comptes saisie dans un réseau de stups, à moins qu’il ne s’agisse d’une approche raciste : « Tous ces Noirs et ces Arabes ne veulent pas travailler dans le légal vu ce qu’ils gagnent dans le crime. » Si les mains-noires ont du fric, c’est généralement pour rembourser leurs dettes avant qu’elles ne les rattrapent. La plupart ne sont pas riches. Ils ne sont même pas pauvres. Ils ne sont rien. Alors ils s’inventent une mythologie, celle de l’argent facile. Et tous tant qu’ils sont, ils font semblant d’y croire. Pour connaître le niveau de richesse d’un dealer, sa surface financière, comme disent les procureurs, il suffit de regarder qui sont ses avocats.

Philippe Pujol

"Cramés: Les enfants du Monstre"

mercredi 12 août 2026

La vieillesse

 La vieillesse est une lente surprise. A un certain moment, l’histoire personnelle de chacun cesse tout simplement de se dérouler. On s’arrête de changer. Notre histoire n’est alors pas achevée, pas terminée, mais elle s’immobilise pendant un moment, un mois, une année peut-être. Et puis elle repart en sens inverse, elle commence à se dévider à l’envers. C’est là une chose dont on fait l’expérience à un certain âge. C’est ce qui est arrivé à mes parents. Ca arrive à tous ceux qui vivent assez longtemps. Et maintenant ça m’est arrivé à moi. C’est comme si tout le but de la vie d’un organisme – ou en tout cas de ma vie – consistait à atteindre le point culminant de son potentiel avec pour seul objectif de revenir ensuite à son point de départ, à l’état de cellule unique. Comme si notre destin était de retomber dans le fleuve de la vie et de s’y dissoudre à la manière d’un sel. Et s’il y a une chose qui compte, c’est bien le retour et pas l’aller.

 Russell Banks, « American Darling »

jeudi 6 août 2026

Karma, pensées discursives et vents contaminés

Lorsque nous parlons du karma, beaucoup de gens nous rétorquent qu'il n'y a rien de tel, que si ça existait ça se saurait, et que la plupart des événements sont le fruit de la chance ou du hasard. Nous n'allons pas gloser sur les causes karmiques éventuelles du crash de l'airbus A330, car même si nous étions omniscients, ce que nous ne sommes pas, tout ce que nous pourrions dire serait invérifiable pour le lecteur. Nous allons donc nous en tenir à ce qui est vérifiable par l'expérience immédiate, et qui peut donc constituer la base d'une pratique.

Le karma, c'est la loi de cause à effet. C'est donc l'endroit où notre liberté ne s'applique pas. On n'est plus "plus ou moins libre" : à un instant t, on est libre, ou agi. Afin de déterminer notre part de karma et de liberté, il nous suffit d'examiner notre esprit. Le karma se manifeste par exemple sous la forme de toutes les pensées automatiques que nous avons, celles qui défilent dans notre esprit sans que nous puissions les en empêcher, quand bien même nous le souhaiterions. L'instant de liberté, c'est l'instant précis où nous prenons conscience de ces pensées, en un éclair. Sur une minute, combien expérimentions-nous de micro-secondes de liberté ? Car chacun le constate, l'instant de la prise de conscience ne dure pas. Même si l'on s'essaie à le faire durer, les pensées recommencent à tourner, au sein même de notre soi-disant vigilance, preuve qu'elle n'est qu'un fac simile de la véritable liberté. Cette liberté, c'est l'instant de lucidité qui seul a pouvoir d'interrompre véritablement les chaînes karmiques, et qui se produit plusieurs fois par minutes chez l'individu au karma pas trop chargé, mais seulement quelques fois dans la journée pour nos grands-mères aux gouttes desséchées. L'équivalent de cet instant dans le sommeil, c'est le moment où le rêve devient lucide. Chacun conviendra que c'est assez rare, si cela se produit deux ou trois fois au cours d'une nuit, c'est déjà énorme. Tout le reste est karma, enchaînement à des situations qui ne nous laissent aucune liberté.

La caractéristique du karma, c'est qu'il n'est pas modifié par le désir de s'en débarrasser. Mais c'est déjà un résultat de le voir clairement, car peu s'en rendent véritablement compte.
Afin d'améliorer notre perception, nous pouvons essayer de méditer dans un moment d'agitation usuelle. Un examen honnête nous montre que nous sommes agis par une force qui ne dépend nullement de notre désir de l'arrêter. Au mieux nous la faisons changer de direction, comme un torrent qui rencontre un arbre. Si nous parvenons à rester en place pendant un certain temps, il se peut qu'elle se calme, à ce moment nous sombrons probablement dans la torpeur. Il s'agira de la même force, mais immobile cette fois. Une façon de mesurer cette force sous sa forme immobile, consiste à nous demandez ce qui nous empêche, lorsque nous sommes calmes et apparemment non perturbés, d'être dans l'amour divin. C'est une sorte de mur, ou de glu, quelque chose qu'il est impossible d'écarter d'un geste de la main. Songeons maintenant à ce qu'est notre journée. C'est la même chose, en pire. Si nous pouvons mesurer la force contraignante qui s'exerce sur nous dans les circonstances propices de la méditation, nous pouvons avoir une vague idée de ce qui s'exerce sur nous au cours de la journée quand nous n'y prenons pas garde.

Plus on observe clairement le phénomène, plus il est facile de déterminer les méthodes qui agissent réellement dessus, puisqu'on devient capable de mesurer leur effet. La présence d'un maître, par exemple, est très efficiente, car un maître a le pouvoir de remplacer nos vents contaminés par ses vents purs. En revanche, il a très peu d'influence sur la source de la contamination, autrement dit il faut rester de nombreuses années auprès de lui, du matin au soir, pour que le nettoyage soit important.

Pour nous pauvres occidentaux qui n'avons pas ce loisir, il nous faut soit envisager de mourir idiots, soit nous décider à pratiquer une sadhana digne de ce nom, c'est-à-dire incluant des méthodes efficaces.


Dans les moyens qui sont à notre disposition, il y a deux niveaux :
- les méthodes du stade de génération, consistant à cultiver la dévotion pour un maître ou une divinité d'élection. Cette méthode est connue dans toutes les traditions, son inconvénient principal tient à ce qu'elle dépend de notre humeur, autrement dit de notre volonté bonne, ainsi que de notre inspiration. Autrement dit, si nous sommes en colère par exemple, celane fonctionnera pas. Il faudra commencer par des méthodes physiques, yogas ou prosternations, qui remettront un peu d'harmonie dans la circulation des vents. Il faut donc compter deux bonnes heures de pratique au total pour nettoyer une perturbation.
- les méthodes du stade d'accomplissement, pranayamas et yoga de tummo, qui ont l'avantage de ne dépendre que d'un minimum de force physique (il ne faut pas être trop malade ou fatigué). Pour le reste, en fonction du niveau de pratiquant et du niveau d'agitation, 10 à 30mn peuvent suffire. Quand on mesure ce qui est enlevé en si peu de temps, c'est proprement miraculeux. Le second miracle, c'est que par la réduction du temps nécessaire pour obtenir un résultat - en l'occurrence le désengluement de toute pensée discursive -, il devient possible de l'appliquer à chaque nouvelle perturbation, ce qui permet de rester dans un état relativement clair tout au long de la journée.

Corrélativement, on n'identifie plus l'ego comme une sorte d'entité mystérieuse qui nous posséderait contre notre gré, mais simplement comme la somme de tous ces mouvements sur lesquels nous avons maintenant un moyen d'action, ce qui inverse totalement la perspective. Il ne s'agit plus de se tancer, de se sentir coupable, de se retenir, de s'obliger... Nous accédons à la perception claire que toutes nos humeurs, sentiments et "opinions" sont l'effet d'une contamination des vents, qu'il nous est possible de purifier. Sur le long terme, l'expérience nous montre qu'il est possible de déraciner nos vasanas les mieux enracinés simplement en approfondissant la méthode. Notre état se ramène à une question de diligence, rendue possible par la purification de nos tendances karmiques, et nous cessons progressivement d'être agis pour devenir acteurs de notre vie.


Article extrait du site Le Trésor Théoscopique

(posté le 10/06/2009 et pointant vers un lien disparu de chez disparu)

vendredi 17 juillet 2026

néoténie

Jacques Dartan écrit quelque part dans le cours d'orthologique :

"Un poète anglais, Oscar Wilde, vécut assez longtemps et douloureusement pour s'apercevoir que «la tragédie de la vieillesse, ce n'est pas de vieillir : c'est de rester jeune …» En un mot, cette tragédie est la néoténie. La néoténie (de neos : jeune, et tenié : je prolonge) est le phénomène biologique qui consiste dans un développement plus rapide du germen (les cellules reproductrices) que celui du soma, de façon que l'organisme néoténique parvient à la maturité sexuelle et devient reproducteur sans acquérir les caractères somatiques des adultes de son espèce. Il reste «éternellement jeune». L'exemple classique est celui d'une Salamandre mexicaine appelée Axolotl. Normalement, les salamandres débutent dans la vie exotrophe (la vie des organismes est dite exotrophe (de trophé : nourriture) lorsqu'ils se nourrissent «au-dehors» (de l'œuf ou de l'utérus maternel)) sous forme de larves aquatiques dotées de branchies, puis se métamorphosent en adultes pourvus de poumons adaptés à la respiration atmosphérique. Mais l'Axolotl parvient à la maturité sexuelle dans sa forme larvaire et reste dans cet état. Aussi l'a-t-on tenu pour une salamandre dépourvue des pouvoirs évolutifs caractéristiques des autres membres de sa famille jusqu'au jour où l'on découvrit qu'en modifiant les conditions de milieu les jeunes axolotl pouvaient devenir des Amblystomes, qui sont une espèce connue de salamandres, et l'Axolotl se révéla n'être qu'un bébé-Amblystome capable de se reproduire, un Amblystome néoténique.

Or le cas d'Homo sapiens semble s'apparenter à celui-là. L'Homme pourrait être un bébé-singe capable de se reproduire, un anthropoïde néoténique qui retient à l'âge adulte un grand nombre des caractères particuliers aux anthropoïdes nouveaux-nés : rapport élevé du poids de l'encéphale, angle facial, morphologie frontale, structures crâniennes, muqueuses labiales apparentes, forme des dents, faible pilosité corporelle.

Mais c'est sur le terrain psychique que cette néoténie aurait affecté profondément nos destins en différenciant les sexes par un caractère fondamental : l'homme et la femme seraient l'un et l'autre des néotènes physiologiques, mais l'homme seul serait doté (ou affligé) d'une âme néoténique. Or il faut bien constater que l'homme se distingue en effet de la femme par plusieurs traits spécifiques juvéniles. Les mâles de notre espèce jouent toute leur vie, ne serait-ce que quelque «beau rôle». Seuls les saints, les cuistres et les mères de famille ne jouent pas, les saints parce qu'ils sont sérieux, les mères de famille parce qu'il faut bien qu'elles le soient, et les cuistres parce que, en toute innocence, ils se prennent au sérieux." 


vendredi 10 juillet 2026

amour et bizness

pour mémoire, cet extrait d'un manuscrit trouvé dans une poubelle :

Kaios Kagathos : j'aime cet homme.

Flocrate : "aimer quelqu'un" n'a pas de sens.

KK : Ah bon ?

F : L'aimes-tu pour une qualité qu'il possède ou pour autre chose ?

KK : je l'aime parce qu'il est lui.

F : Ce "lui" tient-il à une qualité spécifique ou à autre chose ?

KK : A autre chose.

F : "Lui" ne dépend donc pas des qualités.

KK : assurément non.

F : Donc si demain il perd une jambe tu l'aimeras toujours.

KK : Bien sûr.

F : Et s'il lui pousse un pelage noir et qu'il se transforme en chauve-souris, tu l'aimeras encore.

KK : Euh... oui.

F : Et en arbre et en montagne ?

KK : Euh... sans doute...

F : Donc il peut être tout et tu l'aimeras encore.

KK : Ben euh...

F : Donc c'est clair, soit ton amour ne tient à aucune de ses qualités et il est universel, soit il tient en fait à des qualités spécifiques, et là ce n'est plus "lui" que tu aimes mais ses qualités, et ça, c'est du bizness, pas de l'amour.

Explication : le hic c'est que l'ego est un agrégat, donc "personne" ne peut aimer "personne", il n'y a que Dieu qui peut s'aimer lui-même. Donc tout amour qui n'est pas universel n'est pas de l'amour. On a le droit de faire des préférences, mais ce sont des préférences, pas de l'amour (...) Parce que sinon ce serait de l'attachement ou tout au moins une préférence, et là ce serait une autre histoire. L'amour est par nature non-limité. En fait tu te reconnais toi-même en chaque chose, ou plus exactement Dieu se reconnaît lui-même à travers toi. Sans compter que Dieu et toi n'étant pas séparés... bref.