Affichage des articles dont le libellé est the carrotts are cooked. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est the carrotts are cooked. Afficher tous les articles

jeudi 13 août 2026

la chair à canon

Pour prendre des vulnérables dans les mailles du filet, il y a les discussions au pied des immeubles. On y sépare rapidement ceux qui ont une fascination pour les gangsters et ceux pour qui tout ça n’a aucun intérêt. L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va se détourner des trafics. Ils vont tout faire pour se construire une carrière par la voie républicaine, l’école, la formation… Ils vont se battre pour réussir un peu, malgré toutes leurs vulnérabilités, leur nom, leur genre, leur couleur, leur adresse, leur situation familiale, leurs blessures, leurs misères… Ils savent que cela sera plus dur que pour d’autres, mais ils tenteront le coup tout de même, surmontant les difficultés. 
L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va donc rejoindre la longue traîne de l’économie légale et son cortège de petits boulots, livreurs, agents de sécurité et, escroquerie suprême, auto-entrepreneurs. « Chef de mes couilles », me résumait l’un d’eux. Les autres seront attrapés par cette queue de Pareto de l’économie criminelle, les petites mains, les mains-noires, la chair à canon. Le légal en pire.
Ça se joue donc quand vient le temps pour les adolescents de la socialisation autonome. Il y a toujours quelqu’un au point de stups, une petite histoire qui traîne, des méfaits, des embrouilles, ce que tout un chacun aime entendre, il ne faut pas se le cacher, cette fascination du mal, nos plus bas instincts récompensés. Le réseau a ses légendes, ses héros, ses traîtres, ses intrépides, ses sanguinaires. Ils sont les allégories vivantes de ce cynisme gras qui a envahi le monde. 
La réussite à tout prix. Comme le « J’assume » des politiques, détourné de son sens originel. Le « J’en tirerai les conséquences » d’un « J’assume » est devenu un « Je m’en bats les couilles » d’indifférence, un « Je fais ce que je veux ». Ceux qui adhèrent à ces histoires de gens qui « assument » présentent toujours une vulnérabilité psychique, physique ou familiale. Ils le sentent bien, qu’ils sont fragiles, ils en ont l’intuition. Pour eux, être naïf dans un monde hostile, c’est se condamner à mort. Ils l’entendent, ils le vivent : le monde n’est pas guidé par la justice, mais par l’intérêt. Voilà ce qu’ils assument. 
La morale est renversée : ce qui me pénalise est mauvais, ce qui me favorise est bon. Cette mode de « l’histoire de rue », avec ses légendes et ses vérités, leur donne un objectif. Puisque dans le monde « normal », celui « des Français », rien ne leur semble possible, autant s’en remettre au destin. Le mektoub. Un fatalisme pragmatique si souvent décrit par le rap moderne, celui qui remplit les stades. Rappeurs et chaînes Telegram, YouTube, Snapchat spécialisés dans le banditisme de quartier sont les chargés de communication des trafiquants de stups du pays. 
Le mode de vie « trafiquant de drogue » devient le nouveau conformisme. Certains vulnérables voudront en être. Loin d’être une contre-culture, c’est désormais une culture libérale et jusqu’au-boutiste. La main invisible d’Adam Smith a dégénéré pour devenir la main du diable de Maurice Tourneur. Cette main diabolique se retourne contre ceux qui espéraient qu’elle leur remplisse les poches. Elle les tient. Elle fait mal aux individus, elle les serre à la gorge jusqu’à ce qu’ils payent, avec leur argent, leur liberté ou leur vie. Elle fait souffrir des familles entières, cette main du diable, en enlevant des gosses pour en exploiter chacune des faiblesses. Il n’y a pas de chef, rien n’est pensé. Le réseau est bête, comme tous les flux financiers, indifférent, avançant au mépris de toute conséquence.
De plus en plus, pour attirer quelques lecteurs et gagner quelques clics, on joue à se faire peur, on parle de cartels. Pour attirer l’attention sur le manque de moyens alloués à la justice, des magistrats décrivent Marseille comme une « narcoville ». L’assassinat d’un gamin dans une guerre entre réseaux est un « narcomicide », perpétré par des « nacotrafiquants » pleins aux as. Ces terribles « méchants » méritent qu’on les combatte avec de gros moyens, qu’on mette le paquet, des flics et encore des flics, des opérations coup de poing, pilonnage, place nette et taille XXL, s’il vous plaît. On va couper des têtes ! …
Mais il n’y a pas de tête. Rien à couper. L’économie du mal a suivi la même pente que l’économie légale, elle s’est segmentée, ubérisée, archipélisée, sans chaîne de commandement, elle est régie par des relations commerciales éternellement remplaçables.
Le banditisme des stups compte cinq niveaux. Une délinquance de débrouille sert les malfaiteurs de quartier. Ces derniers, sur le « terrain » qu’ils défendent et tentent d’accroître, s’organisent de façon entrepreneuriale, avec des métiers, une hiérarchie et des règles. Ceux-là dépendent d’une pègre internationale, les producteurs et les transitaires, elle-même liée à un banditisme financier, bout de la chaîne, qui a la trésorerie suffisante pour investir et les réseaux fiscaux nécessaires pour blanchir. 
Les cinq niveaux donc : débrouillardise, territorial, entrepreneurial, international, financier. Chaque niveau de délinquance dépend de celui qui est au-dessus. Dans cette stratification du crime, les transfuges de classe sont rares. On se bat donc à son propre étage, pour en être le chef et tenter parfois de passer une tête au-dessus, mais cela ne dure jamais, tout juste le temps de poster quelques photos sur les réseaux sociaux cryptés avant de finir mort ou en prison. 
Dans cette longue traîne, les milliards sont en haut, les emmerdes en bas.Prenons les données fournies par le ministère de l’Intérieur. En 2023, le chiffre d’affaires des trafics de stupéfiants en France était estimé à 3,5 milliards d’euros. Le nombre de travailleurs des stups serait actuellement de deux cent mille. Dans un monde juste, chacun toucherait 1 458,33 euros par mois. Soit l’équivalent du Smic. Mais il y a des charges : l’achat des stocks de drogue, des armes, des portables cryptés, le coût des cavales, des avocats… Au moins la moitié du chiffre d’affaires y passe, et encore, je vois petit. 
Reste alors à tous ces travailleurs des stups moins de 730 euros mensuels. Sauf que le partage est loin d’être équitable. Le haut de la chaîne prend presque tout, et dessous, on récupère les miettes, les dettes, la police, la justice et les meurtres entre concurrents. Vous croyez quoi ? Que le monde des stupéfiants est rémunérateur pour tous ? qu’il partage ? Des trotskistes aussi, tant qu’on y est… L’utopie d’une opulence collective enfin réalisée… 
Eh bien non. Dans les stups, on se flingue, on carotte, on exploite, on vole, on raquette, et on tue avec pour seul objectif d’en avoir le plus possible pour soi seul.Le grand banditisme a trouvé cette organisation géniale : on laisse le terrain aux jeunes, qu’on alimente de fantasmes et de rêves, ils s’entretuent pour vendre la came, dont ils doivent au plus vite rembourser l’achat aux grossistes et semi-grossistes, prennent sur eux toute la politique répressive et ne parviennent ainsi jamais à une ascension par le crime, ce qui constituerait un danger. Chacun reste à sa place. En guerre permanente, obligés de se refaire ou d’investir, les jeunes du « terrain » n’ont jamais le temps de négocier auprès des fournisseurs internationaux, les grossistes qui maintiennent des prix forts. Le délire du gérant d’un point de stups à 8 000 euros par mois trahit une approche simpliste et stupide, après lecture d’une feuille de comptes saisie dans un réseau de stups, à moins qu’il ne s’agisse d’une approche raciste : « Tous ces Noirs et ces Arabes ne veulent pas travailler dans le légal vu ce qu’ils gagnent dans le crime. » Si les mains-noires ont du fric, c’est généralement pour rembourser leurs dettes avant qu’elles ne les rattrapent. La plupart ne sont pas riches. Ils ne sont même pas pauvres. Ils ne sont rien. Alors ils s’inventent une mythologie, celle de l’argent facile. Et tous tant qu’ils sont, ils font semblant d’y croire. Pour connaître le niveau de richesse d’un dealer, sa surface financière, comme disent les procureurs, il suffit de regarder qui sont ses avocats.

Philippe Pujol

"Cramés: Les enfants du Monstre"

mercredi 12 août 2026

La vieillesse

 La vieillesse est une lente surprise. A un certain moment, l’histoire personnelle de chacun cesse tout simplement de se dérouler. On s’arrête de changer. Notre histoire n’est alors pas achevée, pas terminée, mais elle s’immobilise pendant un moment, un mois, une année peut-être. Et puis elle repart en sens inverse, elle commence à se dévider à l’envers. C’est là une chose dont on fait l’expérience à un certain âge. C’est ce qui est arrivé à mes parents. Ca arrive à tous ceux qui vivent assez longtemps. Et maintenant ça m’est arrivé à moi. C’est comme si tout le but de la vie d’un organisme – ou en tout cas de ma vie – consistait à atteindre le point culminant de son potentiel avec pour seul objectif de revenir ensuite à son point de départ, à l’état de cellule unique. Comme si notre destin était de retomber dans le fleuve de la vie et de s’y dissoudre à la manière d’un sel. Et s’il y a une chose qui compte, c’est bien le retour et pas l’aller.

 Russell Banks, « American Darling »

vendredi 22 mai 2026

Le Temps des salauds

interview dans Télérama n° 3983 de Hugues Jallon, écrivain et éditeur attaché aux sciences humaines et aux penseurs de gauche, ex-patron des éditions La Découverte, licencié en 2024 des éditions du Seuil.

Dans Le Temps des salauds, vous défendez l’idée que le fascisme des « fous » ne devient réel que grâce aux « salauds » qui lui préparent le terrain. Comment appliquez-vous cette grille de lecture à l’édition ?

Ce livre est né d’une citation anonyme qui dit : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds, et ça continue à cause des cons. » Dans cette formule, la figure du salaud m’a particulièrement intéressé, car l’Histoire nous apprend que l’extrême droite ne parvient jamais seule à ses fins. Pour qu’elle s’installe durablement, elle a besoin d’aide, de gens qui la rendent raisonnable et respectable, qui acclimatent la société à ses discours. Le salaud n’est pas seulement un opportuniste, il sait parfaitement ce qu’il fait. Vincent Bolloré est plutôt dans la catégorie des « fous », lui qui est pleinement engagé dans une croisade idéologique paranoïaque. Ce qui est inquiétant, c’est que d’autres ne s’affichant pas comme tels suivent le mouvement. L’édition est à la fois une cible et une chambre d’écho de l’extrême droite. Certains choisissent de résister, d’autres d’accompagner.


Johnwarsen, carte de voeux sous Seroplex®, 2012


vendredi 17 avril 2026

A vos tablettes




trouvé sur une tablette d’argile babylonienne, dont l’âge est estimé à plus de 3 000 ans : 

« La jeunesse d’aujourd’hui est pourrie jusqu’au tréfonds, mauvaise, irréligieuse et paresseuse. Elle ne sera jamais comme la jeunesse du passé et sera incapable de préserver notre civilisation. » 

(cité par Paul Watzlawick dans « Changements »)

dimanche 14 décembre 2025

Démence numérique

Abel Quentin, écrivain : « Face au désastre de l’IA générative, une critique abrupte, radicale est nécessaire »

L’auteur appelle, dans une tribune au « Monde », à refuser tout fatalisme devant l’essor de l’intelligence artificielle générative, qu’il décrit comme un péril social, culturel et politique de grande ampleur. Selon lui, une régulation drastique devrait être de mise.

Publié dans le journal Le Monde le 08 décembre 2025 à 14h00




Face à la démence numérique et à la déferlante de l’intelligence artificielle (IA) générative, il est urgent de cultiver l’esprit d’enfance, de retrouver la spontanéité du gosse au bout de la table, qui pose des questions comme elles lui viennent. Pourquoi autorise-t-on la publicité pour les smartphones, puisqu’ils sont aussi addictifs que des pipes à crack ? Pourquoi ne pas en interdire purement et simplement la vente et l’usage aux mineurs ? Est-il bon que l’IA générative soit laissée à disposition du public, puisqu’elle représente un désastre écologique et éducatif ? Pourquoi nous infliger une punition collective, que tout le monde subit sans l’avoir choisie ?


Depuis dix ans, tout a été écrit sur ce processus d’aliénation « sans équivalent dans l’histoire de l’humanité », selon les mots du chercheur en neurosciences Michel Desmurget. Son caractère délibéré a été admis par certains de ses organisateurs. Ancien président de Facebook, Sean Parker a reconnu que le réseau social a été conçu autour de « l’exploitation de la vulnérabilité de l’humain et sa psychologie ». Et d’ajouter : « Dieu sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants (…) Les inventeurs, les créateurs – comme moi, Mark [Zuckerberg], Kevin Systrom d’Instagram et tous ces gens – avions bien compris cela, c’était conscient. Et on l’a fait quand même. »


Les experts s’accordent sur le constat d’un gâchis gigantesque, alors que le temps de cerveau disponible avait augmenté comme jamais, au cours du dernier siècle. Depuis 2022, la révolution de l’IA générative fait courir un péril plus vaste encore : que l’homme renonce définitivement à lui-même.


Une critique abrupte, radicale est nécessaire. Elle se fait un peu entendre, mais bute contre une énorme force d’inertie, faite de fascination servile, de résignation et de scepticisme goguenard. Comme souvent, les fous se présentent comme des gens raisonnables : « C’est le sens de l’histoire », etc. Eternels mantras de ceux qui confondent encore innovation et progrès, et sautent dans des trains en marche avant de demander au chauffeur la destination. « Heureux les simples d’esprit », répondent-ils, pleins de mépris, à celui qui questionne l’utilité sociale de l’IA générative. Traduire : « Pauvres types, qui rejetez ce qui dépasse votre entendement. » Et bien, revendiquons l’injure. Simple d’esprit, quel beau titre ! Il faut dire des choses très simples, en effet. Et dire « monstrueux » quand ce que l’on voit est monstrueux.


Notre démission collective se nourrit de mythes. Celui du rêve d’émancipation que portaient, à l’origine, les technologies numériques : vieille idée depuis longtemps trahie mais qui continue à briller, tel un astre mort. Celui, plus puissant encore, de la neutralité technologique. La fable selon laquelle « les technologies numériques ne sont pas intrinsèquement dangereuses, ça dépend de l’usage qu’on en fait ». Ce discours de drogué consiste à admettre, du bout des lèvres, des dérives, tout en se hâtant de préciser que cette déferlante cognitive n’est pas intrinsèquement nocive : seuls le sont certains usagers irresponsables, et une régulation à la marge en corrigera les excès. Appliqué au numérique, ça donnerait : son usage ne reflète jamais que l’âme de l’homme. Si les détenteurs de smartphones tombent dans un puits sans fond, sont incapables de s’autolimiter, se repaissent des contenus stupides, haineux ou mensongers, ce n’est pas le fait de l’outil, mais de l’homme et de son cœur corrompu.


Reflux numérique

Le « crétin digital » serait un crétin avant d’être digital. Pareil pour le « salaud digital ». L’outil, lui, est hors de cause. Cette ineptie a été invalidée cent fois : si les acteurs du marché de l’attention actionnent des leviers neurologiques déjà existants (comme l’appétence pour le conflit ou la surprise), ils les excitent comme des mauvais génies, de façon très calculée. Au XXe siècle, la supercherie de ce mythe de la neutralité avait été mise au jour par Jacques Ellul qui démontrait que la technologie entraîne des changements civilisationnels à bas bruit. Et – c’est l’autre enseignement d’Ellul – ces changements civilisationnels ne font l’objet d’aucun débat, ni d’aucune décision collective.


C’est ici que le fataliste entre en scène. Alors que même les fondateurs de l’IA moderne réclament un moratoire sur la recherche, que les études se multiplient sur le désastre sanitaire des écrans, il devient de plus en plus difficile de nier la nature existentielle du péril. Aussi l’inertie prend-elle souvent le visage du fatalisme, déguisement d’un esprit capitulard et mou, qui rend les armes avant d’avoir combattu.


Le fataliste a identifié la menace civilisationnelle (au moins au sujet de l’IA générative, car il continue à croire que le smartphone est un simple « sujet de société »). Seulement, il considère la fuite en avant technologique comme un phénomène météorologique, aussi peu maîtrisable qu’un typhon ou une tempête de neige, dont il faudrait prendre son parti. Il est l’idiot utile des sorciers de la « Cerebral Valley ». Il prétend que nous ne disposerions d’aucune marge de manœuvre face aux technologies mortifères, si ce n’est d’« éduquer » les citoyens. Autrement dit, il faudrait subir. Le fataliste verrouille et circonscrit le débat. Il alimente une anticipation autoréalisatrice négative, à grande échelle : parce que nous pensons qu’on ne peut rien faire, il ne se passe rien.

Or, si les obstacles à une régulation drastique sont immenses, ils ne devraient pas préempter la question fondamentale : que voulons-nous ? Combien sommes-nous à désirer un reflux numérique ? Et aussi : quelle est l’utilité sociale des outils numériques ? Les gains pratiques compensent-ils la dislocation sociale et la destruction de l’intelligence ? Autrement dit, comme le préconise la neurologue Servane Mouton, il faut « évaluer enfin le coût global des technologies de l’information et de la communication pour la collectivité ».


Cette démarche serait une façon habile de détourner le vocabulaire des ingénieurs du chaos (obsédés par le rendement et les coûts d’opportunité), pour en faire un usage plus rigoureux, et plus humain. Mais aussi de « décomplexer » l’action publique : par exemple, est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? Est-il vraiment impossible de bannir les smartphones de certains espaces publics ?


L’interdiction des portables au lycée dès la rentrée 2026, envisagée par Emmanuel Macron, a été une belle surprise. C’est une mesure salutaire. Mais il faut aller beaucoup, beaucoup plus loin. Et vite. Chaque année qui passe rend l’action plus difficile : des nouvelles dépendances sont créées dont il devient difficile de se défaire. Contre le « crack digital » et les crimes contre l’intelligence humaine, la frilosité n’est plus de mise.


L’extrême droite trumpiste a montré qu’il n’existait aucun tabou, aucun obstacle infranchissable quand il s’agit de renverser de vieilles alliances et de remettre en cause des principes fondateurs de la démocratie américaine. Il y a là une leçon à prendre. Si on peut renverser la table pour le pire, on peut le faire pour le meilleur.


Abel Quentin est écrivain. Il est l’auteur de trois romans, « Sœur » (Editions de l’Observatoire, 2019), « Le Voyant d’Etampes » (Editions de l’Observatoire, 2021), prix de Flore 2021, et « Cabane » (Editions de l’Observatoire, 2024).


Abel Quentin (Ecrivain)


https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/abel-quentin-ecrivain-face-aux-risques-de-l-ia-une-critique-abrupte-radicale-est-necessaire_6656477_3232.html 

mardi 25 novembre 2025

pour faire quoi ?

Renaître, mourir, puis renaître à nouveau, d’accord, mais pour faire quoi ?

Corentin Lê dans sa critique d'Alien : Romulus

Un mal entraîne un bien, et un bien entraîne un mal.
Quelqu'un qui souffre entame une ascèse. Son ascèse le rend meilleur. Devenant meilleur il se la joue et devient puant. Etant puant ça lui retombe sur la figure, et il souffre. Souffrant, il a un accès d'humilité. Son humilité le rend meilleur. Devenant meilleur il redevient puant...
Où est l'éveil dans tout ça ?
Les amis, il serait temps de voir que ça n'a pas de fin.


Flo, quelque part dans la mailing list conscience-lucidité, August 15, 2003.

jeudi 6 novembre 2025

Vita brevis

 message Whatsapp envoyé à ma soeur, qui battait le beurre

>>>>>>>>>>>>>>

Le présent est l'instant éternellement fuyant et impalpable au cours duquel nous sommes expropriés du passé pour être projetés vers le futur, bien que demain n'arrive jamais (on dirait un film de James Bond), qu'on soit toujours aujourd'hui, et que le futur final, nous le connaissons : nous chutons tête la première vers notre mort, à la vitesse sidérale de 24 heures par jour. 

Impossible d'y échapper. 

Et nous nommons cela "grandir", "mûrir", "progresser". 

Pas étonnant que cette perspective nous terrifie au point de chercher refuge dans les raisonnements qui se mordent la queue, dans des tentatives hypermnésiques de remonter en 1973 y établir un camp de base puis une colonie de peuplement, ou dans l'humour, quantique ou non. 

Dans le roman Pastorale américaine de Philip Roth que m'a récemment suggéré de lire Ramon Pipin, quand la maitresse demande «  Qu’est-ce que la vie ? » à sa classe de sixième, pendant que les autres élèves transpiraient avec zèle sur leurs idées pseudo-profondes, Meredith, après avoir passé une heure à réfléchir, écrit une seule phrase péremptoire, loin des platitudes : « La vie n’est qu’une courte période de temps pendant laquelle on est vivant. »  

extrait d’une rédaction de CE2 écrite en 1969 par Chris* P*, école du bourg de Perros-Guirec, classe de monsieur Leroy (l'amant secret de Madame Jégou) 😱😂🤮👨🏼‍🦽

>>>>>>>>>>>>>>>>>>

mercredi 28 mai 2025

Vision Aveugle

"Nous explorons des domaines au-delà de la simple compréhension humaine. Parfois ses contours sont tout simplement trop complexes pour nos cerveaux, à d'autres moments ses axes même s'étendent dans des dimensions que sont incapables de concevoir des esprits construits pour baiser et se battre sur des prairies préhistoriques. Tant de choses nous contraignent, dans tant de directions. Les philosophies les plus altruistes et les plus viables échouent face à l'intérêt personnel, cet impératif brutal du tronc cérébral."

(Peter Watts, Vision Aveugle)

"la sélection naturelle prend du temps, et le hasard y joue un rôle. Si nous sommes à ce point inaptes, pourquoi n'avons-nous pas disparu ? Pourquoi ? Parce que la partie n'est pas terminée. La partie n'est jamais terminée, aussi ne peut-il y avoir de gagnants. Il n'y a que ceux qui n'ont pas encore perdu."

Peter Watts, dans la postface de Vision Aveugle.

jeudi 27 mars 2025

réalité

L’homme ne cesse de chercher une vérité qui corresponde à sa réalité.
Étant donné notre réalité, la vérité ne peut y correspondre.
Werner Erhard.

cité par Frank M. Robinson dans « Destination Ténèbres. » Denoël


dimanche 9 mars 2025

délitement

" Les famines, les violences et l’arrêt de la croissance annoncent une violente crispation de l’économie, qui ne repartira pas de notre vivant. Nous avons passé trois siècles à brûler inconsidérément des énergies fossiles pour bâtir un immense château de cartes. La civilisation industrielle a atteint une taille inouïe, sa désagrégation aura des effets d’une ampleur inconcevable. Nous commençons déjà à les constater dans les atrocités commises par la Patriot League, au Kansas où le gouverneur s’est pratiquement couronné roi, ou avec le Pasteur qui demande à ses partisans de le faire accéder au pouvoir dans le sang. Ce sont les signes avant-coureurs du délitement de l’État de droit. Les médias de masse ont propagé une image biaisée de l’effondrement. Une partie de la population pense qu’il sera rapide et implacable, un mur de feu qui brûle tout sur son passage, et l’autre se complaît dans un fantasme rassurant de retour à l’agriculture vivrière et à la médecine holistique. Mais la vérité est que l’effondrement sera exténuant et ne ressemblera à rien de ce que nous connaissons. La faim, la soif et la maladie seront omniprésentes, et beaucoup d’entre nous verront leur proches violés, torturés et assassinés. Pour le dire clairement, chacun de nous dans cette pièce, dans les chambres du Congrès et dans les élites financières et ploutocratiques a tout à perdre avec ce scénario. Nous serons les premières cibles, et les plus faciles." 
Les Hackers me considéraient d’un air troublé. Le sénateur semblait avoir la nausée. Alice a été la seule à réagir : « C’est dingue, Hasan, vous arrivez toujours à balancer des trucs qui feraient tourner le lait dans le sein d’une mère. »

Stephen Markley, "Le Déluge"

mardi 17 décembre 2024

Les bites cognent

« En 2022, constate Rifkin, un Américain passe 92 % de sa journée à l’intérieur d’un bâtiment et plus de sept heures devant un écran. » Le métavers, univers engendré par ordinateur, exalté comme le rêve utopique ultime, nous éloigne de la matérialité brute du vécu, « cela à seule fin d’esquiver la mort ».

Jeremy Rifkin cité par Vincent Rémy dans Télérama n°3909.

jeudi 26 septembre 2024

se rassurer

rien que le logo, j'en tremble.
Stephen King lui-même dit qu’aimer l’horreur c’est vouloir se rassurer, se préparer au pire et à la mort.

Quelqu'un parlant de Stephen King dans un Télérama de soudain, l'été dernier.



dimanche 2 juin 2024

Qu'elle était siliconée ma vallée

 « Les GAFAM n’ont pas tué les liens, ne les ont pas tranchés au couteau ou à la hache. C’est bien pire, plus efficace et plus subtil que ça, et surtout, ça n’a pas été explicitement conçu ni voulu comme ça. Ça sonne plutôt comme le dégât collatéral d’une guerre qui n’a même pas eu lieu. Ils ont dévitalisé ces liens. Ils les ont édulcorés et neutralisés. Ils nous ont donné le moyen quotidien, par leurs applications, de devenir de parfaits in/dividus autosatisfaits, ou crus tels, se voulant tels – c’est-à-dire des êtres humains qui ne se divisent plus. Qui ne se partagent pas avec d’autres, n’offrent pas un seul morceau de ce qu’ils sont à des pairs qui en auraient besoin.

Ou, quand ils le font, ils le font à distance respectable, à distanciation sociale tolérée, sans s’engager, sans se mettre, d’aucune manière, en danger. Sans donner prise. Cette sécurité mentale et physique, elle était en latence, sans doute, dans les pulsions vitales protectrices de l’humain, elle couvait, larvaire, dans l’ombre ou l’envers du désir de rencontre et de confrontation qui nous a aussi construit dans l’évolution, et qu’on activait parce que cette entraide était probablement la meilleure façon de survivre.

Aujourd’hui, passé un certain seuil de sécurisation des égos, cette confrontation n’a plus besoin d’avoir lieu. Le réflexe immunitaire verglace la pente humanitaire. On n’arrive plus à grimper vers l’autre. Plutôt que s’exposer, on se juxtapose, en interposant l’interface entre nous et eux. Les GAFAM n’ont pas tué les liens : ils les ont absentés. 

Nous ne vivons plus ici ou ici, nous créchons dans le non-lieu de la communication et des messages, nous flottons dans l’irradiation nébuleuse des plateformes qui plagient le vécu, ou le fanent en le numérisant aussitôt éclos. Instagram est un buvard qui boit l’intensité fuyante de nos moments prétendument riches. Court cette impression que les instants vraiment uniques de nos vies ne valent que pour la vidéo qui nous les fera revivre par après. Les gamers diraient : pour leur replay value. »

Alain Damasio. « Vallée du silicium. » 

samedi 20 avril 2024

Non à la pub onirique

extrait de mail
>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

salut camarade
on peut dire que ta campagne promotionnelle d’hier sous forme de suggestions de lecture a touché sa cible :
cette nuit, j’ai rêvé que je me rendais dans une librairie alternative pour y acheter urgemment le livre des Soulèvements de la Terre ainsi que le dernier Damasio.
Chapeau.
Ca me contraint quasiment à m’y rendre en vrai ce matin.
Par contre, la librairie onirique était tellement alternative qu’aucun rayon n’était rangé ni étiqueté par une signalétique quelconque.
Par voie de conséquence (pour éviter le « du coup » pandémoniaque), j’ai pas mal galéré pour trouver le Damasio, qui paraissait directement en poche chez « J’ai lu », et pas dans leur ancienne collection ésotérique l’aventure mystérieuse.
Dans mon rêve, je me résolvais la mort dans l’âme à demander conseil à une vendeuse (on sait que si Moïse a erré 40 ans dans le désert, c’est parce que les hommes ont horreur de demander leur chemin, selon cette blague sexiste qui se moque enfin des mecs)
Bref.
Je connaissais l’autorisation récente de la publicité pour le livre à la télévision, mais je vais appeler Darmanin pour demander l’abrogation du décret sur les spots de pub pendant les rêves, craignant une fragilisation du secteur et un appauvrissement de la création onirique.
Ou alors, j’écris un nouvel épisode de black mirror sur ce thème ?
J’ai bien peur que Philip K.Dick ait déjà tout dit.
a+
K.

P.S. : un article du Gorafi vraiment hilarant sur Darmanin (d'habitude je ne parcours que leurs titres) que j'ai lu à mon fils hier soir avant de lui faire subir Dune 2, mais il a mieux encaissé que moi, étant de constitution plus robuste. Salauds de jeunes !

https://www.legorafi.fr/2024/04/18/gerald-darmanin-annonce-le-lancement-dun-plan-places-nettes-xxl-turbo-alpha-triple-impact/



En 1972, Lobsang Rampa a prophétisé dans cet ouvrage l’émergence future du local syndical au sous-sol de l'entreprise (que nous appelons familièrement entre nous la grotte de la CGT), mais il n’a rencontré qu’incrédulité et moqueries.

jeudi 11 avril 2024

crétinisation

Je considère la télévision, le cinéma, la presse, le journalisme comme de grands moyens modernes d'avilissement et de crétinisation des foules. Mais j'adore les utiliser parce que au point de vue pratique, après il y a plus de gens qui courent après Dali, et les tableaux se vendent plus cher.

Salvador Dali, "l'oeil du cyclone 44 > Dali à la télé, vers 14'32''

Il y a plusieurs pays dans mon pays. « Vous, les Américains », ça ne veut rien dire. C’est un peu comme « Vous, les Européens »… Si vous habitez dans le Sud, vous pouvez avoir autant en commun avec un New-Yorkais qu’avec un Norvégien ! Moi, je viens de la côte : côte Est hier, côte Ouest aujourd’hui. En roulant une heure, je peux me retrouver dans les régions conservatrices de la Californie. Il n’y en a pas beaucoup mais elles existent ! Malgré toutes ces différences, il y a quand même un abrutissement incroyable qui traverse tout le pays. Et qui a commencé à partir du moment où il est devenu possible d’avoir des chaînes de télévision qui ne diffusent qu’un seul point de vue. C’était littéralement interdit par la loi autrefois. Maintenant, il y a des gens — à droite comme à gauche, d’ailleurs — qui se contentent d’aller chercher les informations qui confirment tous leurs préjugés. Et cela dure depuis une génération. On voit le résultat. Je ne sais pas où ça nous mènera… Pour être honnête avec vous, j’ai très peur pour mes enfants. J’aimerais voir mon pays retrouver la raison.

Dennis Lehane, dans le Télérama de la semaine dernière