« En dépit des efforts effectués dans le monde entier pour obtenir la formation de nuages, le volume des chutes de pluie continuait à diminuer. Ces opérations prirent fin quand il fut évident que non seulement il n’y avait pas de pluie, mais qu’il n’y avait pas de nuages. Dès lors, l’attention se porta sur l’ultime source des chutes de pluie – la surface des océans. Le plus bref des examens scientifiques fut largement suffisant pour montrer que là résidaient les origines de la sécheresse.
Recouvrant, au large, les eaux des océans du monde, à une distance d’environ mille six cents kilomètres de la côte, se trouvait une pellicule mono-moléculaire, mince mais élastique, constituée d’un complexe de polymères à longue chaîne saturés, engendrés à l’intérieur de la mer par les grandes quantités de déchets industriels déversés dans les bassins océaniques pendant les cinquante dernières années. Cette membrane résistante et perméable à l’oxygène gisant entre les deux faces air-eau empêchait presque toute évaporation des eaux de surface dans l’atmosphère.
Bien que la structure de ces polymères eût été rapidement identifiée, on ne trouva aucun moyen de les faire disparaître. Les systèmes de chaînons saturés dans le bain organique parfait de la mer n’étaient absolument pas réactifs, et formaient une pellicule étanche intacte qui ne se brisait que lorsque l’eau était violemment agitée. Des flottilles de chalutiers et de bâtiments de guerre équipés de fléaux rotatifs commencèrent à sillonner les côtes de l’Atlantique et du Pacifique de l’Amérique du Nord, et les bords de mer d’Europe occidentale, mais sans résultats à long terme. De plus, ce remuement ne produisit qu’un répit temporaire – car la pellicule se recomposa en s’étendant latéralement à partir de la surface environnante, rechargée par la condensation issue du réservoir qui se trouvait en dessous. Le mécanisme de formation de ces polymères demeurait obscur, mais des millions de tonnes de rejets industriels hautement réactifs – des résidus de pétrole inutilisables, des catalyseurs et des solvants contaminés – étaient encore déchargés dans la mer, où ils se mêlaient aux combinaisons des déchets des stations d’énergie atomique et des eaux d’égout. Avec ce mélange, la mer avait façonné une sorte de peau n’ayant que quelques atomes d’épaisseur, mais assez solide pour ruiner, en les privant d’humidité, les terres qu’irriguait jadis celle-ci. Ce châtiment né de la mer avait toujours impressionné Ransom par la simplicité de sa justice. On avait longtemps employé l’alcool acétylique pour empêcher l’évaporation des réservoirs d’eau, et la nature s’était contentée de développer ce principe, tout en provoquant un dévoiement fractionnaire, d’abord imperceptible, de l’équilibre des éléments. Comme pour torturer davantage l’humanité, les cumulus ondoyants – pareils à des madones porteuses d’eau fraîche – qui se formaient encore au-dessus des surfaces océanes centrales, se dirigeaient régulièrement vers les côtes ; mais ils déposaient toujours leur chargement dans l’air sec non saturé au-dessus des eaux étanchéifiées du large, et jamais sur la terre qui pleurait »
J G Ballard. « Sécheresse. » (1965)
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