Pour prendre des vulnérables dans les mailles du filet, il y a les discussions au pied des immeubles. On y sépare rapidement ceux qui ont une fascination pour les gangsters et ceux pour qui tout ça n’a aucun intérêt. L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va se détourner des trafics. Ils vont tout faire pour se construire une carrière par la voie républicaine, l’école, la formation… Ils vont se battre pour réussir un peu, malgré toutes leurs vulnérabilités, leur nom, leur genre, leur couleur, leur adresse, leur situation familiale, leurs blessures, leurs misères… Ils savent que cela sera plus dur que pour d’autres, mais ils tenteront le coup tout de même, surmontant les difficultés.
L’immense majorité des jeunes des quartiers populaires va donc rejoindre la longue traîne de l’économie légale et son cortège de petits boulots, livreurs, agents de sécurité et, escroquerie suprême, auto-entrepreneurs. « Chef de mes couilles », me résumait l’un d’eux. Les autres seront attrapés par cette queue de Pareto de l’économie criminelle, les petites mains, les mains-noires, la chair à canon. Le légal en pire.
Ça se joue donc quand vient le temps pour les adolescents de la socialisation autonome. Il y a toujours quelqu’un au point de stups, une petite histoire qui traîne, des méfaits, des embrouilles, ce que tout un chacun aime entendre, il ne faut pas se le cacher, cette fascination du mal, nos plus bas instincts récompensés. Le réseau a ses légendes, ses héros, ses traîtres, ses intrépides, ses sanguinaires. Ils sont les allégories vivantes de ce cynisme gras qui a envahi le monde.
La réussite à tout prix. Comme le « J’assume » des politiques, détourné de son sens originel. Le « J’en tirerai les conséquences » d’un « J’assume » est devenu un « Je m’en bats les couilles » d’indifférence, un « Je fais ce que je veux ». Ceux qui adhèrent à ces histoires de gens qui « assument » présentent toujours une vulnérabilité psychique, physique ou familiale. Ils le sentent bien, qu’ils sont fragiles, ils en ont l’intuition. Pour eux, être naïf dans un monde hostile, c’est se condamner à mort. Ils l’entendent, ils le vivent : le monde n’est pas guidé par la justice, mais par l’intérêt. Voilà ce qu’ils assument.
La morale est renversée : ce qui me pénalise est mauvais, ce qui me favorise est bon. Cette mode de « l’histoire de rue », avec ses légendes et ses vérités, leur donne un objectif. Puisque dans le monde « normal », celui « des Français », rien ne leur semble possible, autant s’en remettre au destin. Le mektoub. Un fatalisme pragmatique si souvent décrit par le rap moderne, celui qui remplit les stades. Rappeurs et chaînes Telegram, YouTube, Snapchat spécialisés dans le banditisme de quartier sont les chargés de communication des trafiquants de stups du pays.
Le mode de vie « trafiquant de drogue » devient le nouveau conformisme. Certains vulnérables voudront en être. Loin d’être une contre-culture, c’est désormais une culture libérale et jusqu’au-boutiste. La main invisible d’Adam Smith a dégénéré pour devenir la main du diable de Maurice Tourneur. Cette main diabolique se retourne contre ceux qui espéraient qu’elle leur remplisse les poches. Elle les tient. Elle fait mal aux individus, elle les serre à la gorge jusqu’à ce qu’ils payent, avec leur argent, leur liberté ou leur vie. Elle fait souffrir des familles entières, cette main du diable, en enlevant des gosses pour en exploiter chacune des faiblesses. Il n’y a pas de chef, rien n’est pensé. Le réseau est bête, comme tous les flux financiers, indifférent, avançant au mépris de toute conséquence.
De plus en plus, pour attirer quelques lecteurs et gagner quelques clics, on joue à se faire peur, on parle de cartels. Pour attirer l’attention sur le manque de moyens alloués à la justice, des magistrats décrivent Marseille comme une « narcoville ». L’assassinat d’un gamin dans une guerre entre réseaux est un « narcomicide », perpétré par des « nacotrafiquants » pleins aux as. Ces terribles « méchants » méritent qu’on les combatte avec de gros moyens, qu’on mette le paquet, des flics et encore des flics, des opérations coup de poing, pilonnage, place nette et taille XXL, s’il vous plaît. On va couper des têtes ! …
Mais il n’y a pas de tête. Rien à couper. L’économie du mal a suivi la même pente que l’économie légale, elle s’est segmentée, ubérisée, archipélisée, sans chaîne de commandement, elle est régie par des relations commerciales éternellement remplaçables.
Le banditisme des stups compte cinq niveaux. Une délinquance de débrouille sert les malfaiteurs de quartier. Ces derniers, sur le « terrain » qu’ils défendent et tentent d’accroître, s’organisent de façon entrepreneuriale, avec des métiers, une hiérarchie et des règles. Ceux-là dépendent d’une pègre internationale, les producteurs et les transitaires, elle-même liée à un banditisme financier, bout de la chaîne, qui a la trésorerie suffisante pour investir et les réseaux fiscaux nécessaires pour blanchir.
Les cinq niveaux donc : débrouillardise, territorial, entrepreneurial, international, financier. Chaque niveau de délinquance dépend de celui qui est au-dessus. Dans cette stratification du crime, les transfuges de classe sont rares. On se bat donc à son propre étage, pour en être le chef et tenter parfois de passer une tête au-dessus, mais cela ne dure jamais, tout juste le temps de poster quelques photos sur les réseaux sociaux cryptés avant de finir mort ou en prison.
Dans cette longue traîne, les milliards sont en haut, les emmerdes en bas.Prenons les données fournies par le ministère de l’Intérieur. En 2023, le chiffre d’affaires des trafics de stupéfiants en France était estimé à 3,5 milliards d’euros. Le nombre de travailleurs des stups serait actuellement de deux cent mille. Dans un monde juste, chacun toucherait 1 458,33 euros par mois. Soit l’équivalent du Smic. Mais il y a des charges : l’achat des stocks de drogue, des armes, des portables cryptés, le coût des cavales, des avocats… Au moins la moitié du chiffre d’affaires y passe, et encore, je vois petit.
Reste alors à tous ces travailleurs des stups moins de 730 euros mensuels. Sauf que le partage est loin d’être équitable. Le haut de la chaîne prend presque tout, et dessous, on récupère les miettes, les dettes, la police, la justice et les meurtres entre concurrents. Vous croyez quoi ? Que le monde des stupéfiants est rémunérateur pour tous ? qu’il partage ? Des trotskistes aussi, tant qu’on y est… L’utopie d’une opulence collective enfin réalisée…
Eh bien non. Dans les stups, on se flingue, on carotte, on exploite, on vole, on raquette, et on tue avec pour seul objectif d’en avoir le plus possible pour soi seul.Le grand banditisme a trouvé cette organisation géniale : on laisse le terrain aux jeunes, qu’on alimente de fantasmes et de rêves, ils s’entretuent pour vendre la came, dont ils doivent au plus vite rembourser l’achat aux grossistes et semi-grossistes, prennent sur eux toute la politique répressive et ne parviennent ainsi jamais à une ascension par le crime, ce qui constituerait un danger. Chacun reste à sa place. En guerre permanente, obligés de se refaire ou d’investir, les jeunes du « terrain » n’ont jamais le temps de négocier auprès des fournisseurs internationaux, les grossistes qui maintiennent des prix forts. Le délire du gérant d’un point de stups à 8 000 euros par mois trahit une approche simpliste et stupide, après lecture d’une feuille de comptes saisie dans un réseau de stups, à moins qu’il ne s’agisse d’une approche raciste : « Tous ces Noirs et ces Arabes ne veulent pas travailler dans le légal vu ce qu’ils gagnent dans le crime. » Si les mains-noires ont du fric, c’est généralement pour rembourser leurs dettes avant qu’elles ne les rattrapent. La plupart ne sont pas riches. Ils ne sont même pas pauvres. Ils ne sont rien. Alors ils s’inventent une mythologie, celle de l’argent facile. Et tous tant qu’ils sont, ils font semblant d’y croire. Pour connaître le niveau de richesse d’un dealer, sa surface financière, comme disent les procureurs, il suffit de regarder qui sont ses avocats.
Philippe Pujol
"Cramés: Les enfants du Monstre"
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