mardi 1 septembre 2026

le capitalisme de la solitude

Paul Klotz, essayiste : « La solitude est devenue une ressource délibérément recherchée et exploitée par les acteurs du numérique »


Alors que le procès de Meta, accusé d’avoir délibérément rendu les adolescents addictifs à Facebook et à Instagram, bat son plein aux Etats-Unis, l’expert associé à la Fondation Jean Jaurès explique, dans un entretien au « Monde », qu’il existe un « capitalisme de la solitude » entretenu par les plateformes numériques, qui en tirent profit.

Propos recueillis par Béatrice Madeline
Publié dans Le Monde le 26 août 2026 

Dans une note publiée mercredi 26 août par la Fondation Jean Jaurès, l’essayiste, auteur de Contre la brutalisation de nos existences (Flammarion, 176 pages, 20 euros), et haut fonctionnaire Paul Klotz décrit comment les acteurs économiques, en particulier les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), ont contribué à engendrer de l’isolement chez les individus, pour ensuite mieux leur vendre produits et services destinés à atténuer la solitude ainsi créée.

Selon vous, on peut aujourd’hui parler du « capitalisme de la solitude ». De quoi s’agit-il ?

Je définis le « capitalisme de la solitude » comme un système économique dans lequel la solitude est passée du statut de phénomène non intentionnel à celui de ressource délibérément recherchée et exploitée. Il est principalement le fait des acteurs du numérique dont les services produisent de la solitude, l’entretiennent et en tirent profit, notamment avec les réseaux sociaux ou les « compagnons IA ».
 

Ce système n’est pas le fruit du hasard ou des circonstances : même s’il est formellement impossible d’établir une intentionnalité, plusieurs indices convergents démontrent qu’il y a un intérêt économique à la création et à l’alimentation de l’isolement.
 
Sur quels ressorts ce modèle fonctionne-t-il ?

Le modèle économique des plateformes, on le sait, repose sur le temps d’usage de l’utilisateur. Plus il passe de temps à surfer et à scroller sur un réseau, plus il livre de données personnelles qui seront revendues à des annonceurs voulant acheter son attention. Or, pour maximiser ce temps d’usage, il faut mettre en place des mécanismes addictifs qui éloignent l’utilisateur de ses sociabilités réelles.


Ainsi, le premier maillon du système produit de l’isolement, puisque l’utilisateur est littéralement captivé : à mesure qu’il scrolle, ses compétences relationnelles s’atrophient, et le coût de sortie de la plateforme devient de plus en plus élevé.

Ensuite, une personne seule a davantage de valeur sur le « marché de l’attention », et cela pour deux raisons : elle produit un volume de préférences plus dense, donc davantage d’annonceurs se la disputent, et son isolement prédit également une consommation matérielle future plus grande. L’utilisateur seul est donc celui qui génère le plus de revenus pour la plateforme.
 


Enfin, troisième canal : la tech vend des services payants contre la solitude, promettant aux utilisateurs de sortir de l’isolement qu’elle a elle-même créé. C’est le rôle des applications de rencontre, des sites pour se faire des amis, ou plus récemment des compagnons IA, ces agents conversationnels spécifiquement conçus pour créer et entretenir des relations affectives.
Le fonctionnement de ces « compagnons », dont le modèle économique repose sur l’aspiration d’un maximum de données de l’utilisateur, est élaboré pour créer un véritable verrou émotionnel dont il est difficile de sortir. L’impact est considérable : aux Etats-Unis, 20 % des adolescents disent préférer passer du temps avec une intelligence artificielle (IA) plutôt qu’avec un camarade. En France, selon le Baromètre du numérique − cité dans une note du Crédoc de juin intitulée « L’IA émotionnelle, un ami qui vous veut du bien ? » −, 23 % des moins de 40 ans disent recourir à une IA comme « soutien psychologique », « ami », ou « amoureux ».
 
En quoi est-ce un enjeu économique ?

Les impacts de la dépendance aux réseaux sociaux et à l’IA émotionnelle sont connus et documentés : dégradation des capacités relationnelles et cognitives, de la capacité de concentration, de la santé mentale des individus. Ces effets négatifs sur la santé physique et mentale pèsent non seulement sur les personnes touchées, parfois avec des conséquences graves, mais sur la société tout entière. Les dépenses de santé mentale d’une personne souffrant de solitude sont supérieures de 10 % à celles d’une personne qui n’en souffre pas. Sans compter les effets moins mesurables, mais bien plus massifs, sur la productivité globale : le taux de non-recours au droit explose avec la solitude, tout comme les difficultés à sortir du chômage.

Que peut faire la puissance publique pour lutter contre ce système ?

Bien sûr, un point positif serait d’obliger les plateformes à prouver qu’elles ne créent pas de mécanismes addictifs avant de mettre un nouveau service sur le marché. C’était l’une des propositions de la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, en 2024.

Je propose aussi d’instaurer un moratoire interdisant les agents conversationnels aux moins de 16 ans, le temps que les effets psychosociaux de ces technologies soient établis scientifiquement. Mais la puissance publique a d’autres moyens d’intervenir. La lutte contre la précarité économique est essentielle, car les enquêtes montrent qu’il s’agit de l’un des premiers facteurs de solitude.
 

On peut aussi réfléchir à créer davantage de lieux de rencontre collectifs : il existe un courant de l’urbanisme qui s’appelle l’« urbanisme relationnel », et qui montre que certains aménagements de l’espace public peuvent contribuer à améliorer le taux de rencontre des gens. Je propose pour ma part de créer un « service public du bénévolat » : les mairies, par exemple, pourraient recenser les besoins des associations, et demander aux citoyens de donner de leur temps chaque fois qu’ils viennent faire une démarche administrative. Si on veut lutter contre tous les types de solitude, ce sont tous les leviers des politiques publiques qu’il faut activer.
 
Vous estimez qu’in fine ce capitalisme de la solitude peut aussi avoir des implications politiques, en favorisant les extrêmes…

Par ce système capitaliste qui crée et entretient de la solitude, on fragilise la société tout entière. D’abord parce que la solitude produite par les plateformes du numérique enferme les individus dans leurs propres préférences, conforte leurs besoins et s’oppose à l’expérience de l’altérité. Elle les rend plus perméables aux discours simplistes.

Ensuite, comme le montre Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme [1951], dans les sociétés où l’isolement social a prospéré, les citoyens ont plus facilement recours aux dirigeants autoritaires, car ils proposent un contre-modèle à l’atomisation sociale. L’idéologie totalitaire offre aux individus une appartenance fictive qui se substitue aux liens familiaux, amoureux ou amicaux.

Malgré ces implications inquiétantes, la solitude est aujourd’hui quasiment absente des débats politiques. Qu’en pensez-vous ?

Il n’y a pas de sujet plus politique que la solitude. Comment prétendre gouverner en démocratie sans prêter attention au ciment social qui lie les citoyens ? Je déplore que la solitude soit souvent traitée comme un sujet de « marketing politique » qui permet d’envoyer des signaux à la jeunesse, souvent avec beaucoup de stéréotypes, sans jamais s’attaquer aux causes profondes de ce phénomène.

Au Royaume-Uni, un ministère de la solitude avait été créé [en 2018] dans cette perspective de communication. Il s’est avéré n’être qu’une administration saupoudrant d’aides publiques des projets épars valorisant le lien social. Ne reproduisons pas les mêmes erreurs. Nous devons comprendre la solitude comme un système, et c’est l’objet de cette notion de capitalisme de la solitude.